Fondé en 1999 par un ingénieur en informatique du nom de Aaron Peckham, le site Urban Dictionary compte aujourd'hui plus de 8 millions de définitions et 65 millions de visiteurs par mois. Au départ, ce n'était qu'une parodie de dictionnaire donnant des définitions marrantes de mots d'argots. Comme le site est participatif, à la fois Wiki spécialisé dans les sous-cultures et gigantesque forum, c'est toutefois très vite devenu bien plus que ça. Certes, on va toujours principalement sur Urban Dictionary pour trouver la signification d'un mot nouveau ou d'une expression jamais entendue. Et on la trouve, même si c'est entre 30 blagues douteuses. Entrons par exemple "Lady Gaga" dans le moteur de recherche. Réponse (parmi beaucoup d'autres): "une très mauvaise blague que nous a tous joué Tim Burton". Ce qui relève plus de la critique amusante (et clivante) de Lady Gaga que d'une réelle définition. C'est aussi très discutable: personnellement, je pense ainsi que Grimes tient surtout de la mauvaise blague jouée à la pop-culture par Tim Burton, alors que Lady Gaga n'est à mes yeux qu'une Madonna qui se prendrait pour Klaus Nomi. Lorsque j'entre dans la barre de recherches de l'Urban Dictionary mon propre prénom, le résultat est en revanche indiscutablement aussi pertinent que ravissant: "un serge est le genre de type avec qui il est facile de parler et qui peut vous faire marrer tout en restant sexy."

Selon un récent article du magazine Wired, l'Urban Dictionary aurait toutefois depuis longtemps échappé au contrôle de ses créateurs et serait aujourd'hui bien davantage "un havre pour les discours de haine" qu'un réservoir de blagues sous forme de dictionnaire. "Ce qui a commencé comme une blague n'est plus marrant", commente le journaliste de Wired, estimant que même ceux qui opèrent sur le site ont compris vers quoi il avait évolué: "un stupide forum de blagues, de points de vue et de sexe, qui dit basiquement tout et n'importe quoi, sauf la vraie définition d'un mot." Alors certes, il est vrai que racisme, homophobie, xénophobie et sexisme sont à la base des définitions les plus populaires du site. Il est aussi indiscutable que ça peut être choquant et souvent faux mais... n'est-ce pas justement le rôle d'un dictionnaire de ne pas s'encombrer de jugement moral sur son contenu tant que celui-ci est représentatif d'un esprit collectif contemporain et, dans le cas de l'Urban Dictionary, du langage courant des sous-cultures qu'il transmet? Si j'entends une expression utilisée par l'extrême droite américaine qui m'est inconnue ou que je croise une insulte homophobe que je ne comprends pas, je suis content qu'il existe un site qui me l'explique, même si pour une définition pertinente, il y en a trente douteuses. Ça ne fait pas de moi un type d'extrême droite qui utilise un site vecteur d'idées d'extrême droite et à vrai dire, je ne pense même pas que les trente définitions douteuses soient de trop, vu qu'elles mettent en lumière un contexte plus général.

S'exclure de la masse

Histoire de ne froisser personne, revenons à l'exemple de Lady Gaga pour illustrer ceci. Associer la chanteuse à Tim Burton sous-entend qu'elle a quelque chose du cartoon gothique. C'est totalement faux, ça n'a aucun rapport, mais ça rappelle que dans la culture mainstream, "goth" reste une insulte, que l'essence et les fondamentaux du mouvement gothique (genre Virgin Prunes, pas les cathédrales...) n'ont jamais été vraiment compris par le public non initié. Voilà donc pourquoi cette définition m'intéresse, même si elle est fausse. Parce qu'elle dit malgré tout des choses sur la culture contemporaine. Ce que Wired semble sinon surtout oublier dans son article, c'est que l'argot n'a jamais été destiné à être inclusif, bien au contraire. Définition du dictionnaire, le vrai, cette fois: "argot: vocabulaire et habitudes de langage propres à un milieu fermé, dont certains mots passent dans la langue commune." Selon Wikipédia: "langage ou vocabulaire particulier qui se crée à l'intérieur de groupes sociaux ou socio-professionnels déterminés et par lequel l'individu affiche son appartenance au groupe et se distingue de la masse des sujets parlants." L'idée est donc justement de s'exclure de la masse, de pouvoir parler entre initiés sans être compris des oreilles indiscrètes. Se plaindre que l'argot utilise des mots et des expressions complètement horrifiantes, homophobes et sexistes, n'a donc aucun sens, parce que c'est un langage codé, avec des expressions qui peuvent éventuellement signifier exactement le contraire de ce qu'elles disent.

Je vous illustre ça par deux exemples parlants tirés de Dirty Cockney Rhyming Slang, un petit bouquin acheté à Londres il y a 15 ans pour £2,50 dans un magasin de souvenirs (et oui, ça me suffit pour contre-argumenter le papier de Wired, huhu). On y apprend que "todger" est le mot anglais pour "petit garçon". Or, en argot cockney, "a todger", c'est "un pénis". Et en cockney rimé, "a todger" devient "Artful Dodger", expression qui est en fait le nom d'un personnage de Oliver Twist, le roman de Charles Dickens. Se masturber, "to wank", en cockney rimé, devient sinon "to Barclays Bank". Bref, on joue avec les mots pour complètement larguer le pékin. Et c'est précisément ce dernier qui va se demander s'il est vraiment question de pédophilie quand le lien est fait entre un garçonnet et une bite. Et si ce type aux allures douteuses qui débite des insanités parle de masturbation, de s'en foutre ou juge plutôt l'oeuvre de Dickens et la probité de la Barclays? Que tous ces mots dénotent d'une sous-culture obsédée par le sexe et engluée dans les clichés sociaux, c'est bien évidemment indiscutable mais il est tout aussi indiscutable que lorsque l'on utilise l'argot, tout est fait pour ne pas se faire comprendre du plus grand nombre. Et l'une des tactiques, c'est justement d'y aller à fond et en roue libre dans tout ce qui est généralement considéré comme choquant et capable de vite faire fuir les oreilles dont on n'a aucune envie de se faire entendre. Dingue que cela doive encore être expliqué en 2019.