Tony Schumacher (The Responder): « Si j’étais resté dans la police, je pense sincèrement que j’aurais mis fin à mes jours »

Dans The Responder, Chris Carson (Martin Freeman), flic sans issue et corrompu, peut craquer à tout moment. © Dancing Ledge Productions - BBC
Nicolas Bogaerts Journaliste

La douzième édition du Festival Séries Mania a exposé les plaies de la police. Violence et corruption y reflètent les échecs d’une institution aux cadres (ordre, sécurité, protection) éclatés par une société de dominations.

Présenté lors de Séries Mania, The Responder offre une radioscopie saisissante de la violence et de la corruption qui gangrène la police, à travers le burn out total d’un de ses membres, Chris Carson. Dans la lignée de The Wire, créé il y a 20 ans, la minisérie britannique fait partie de ces fictions qui osent une représentation nouvelle de la police et de ses maux contemporains, psychiques et collectifs, reflets d’une réalité politique, économique et sociale chaotique. Menés par un inquiétant Martin Freeman, les cinq épisodes s’inscrivent dans un registre auquel la récente édition de Séries Mania a rendu un hommage appuyé (We Own this City, Oussekine, lire notre article). Nous avons rencontré le showrunner et ex-flic Tony Schumacher en marge du festival lillois.

The Responder s’inspire de vos dix années passées dans la police de Liverpool. Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter l’institution?

J’ai fait une dépression nerveuse qui a duré quatre ans. Au pic de la crise, ma vie de famille s’écroulait, j’avais l’impression d’être au fond du caniveau. Si j’étais resté, je pense sincèrement que j’aurais mis fin à mes jours. Mais je n’étais pas le seul. Au sein de la police, des services d’urgence en général, beaucoup étaient dans le même état que moi, ce qui est fondamentalement problématique. En fait, certains avaient déjà commis l’irréparable. Je pense vraiment que j’aurais été le prochain.

À quel point la série est-elle fidèle à votre expérience?

Je n’étais pas aussi corrompu que mon personnage mais je travaillais avec un collègue, un bobby, dont j’ai découvert les agissements plus tard. La corruption qui ronge Chris s’inspire de son histoire. Tout ce qu’il traverse, les tâches qu’il doit remplir pour la pègre et les situations critiques qu’il doit affronter sont un assemblage d’expériences et d’observations d’autres membres de la force publique. J’ai fait en sorte qu’elles ne se reconnaissent pas en tombant sur la série le soir à la télé car, après tout, elles étaient aussi vulnérables. La santé mentale de Chris, sa colère, sa relation à autrui, en revanche, c’était totalement moi.

Chris Carson, le personnage principal interprété par Martin Freeman, est un policier à la solde de Carl, un dealer local. La série est traversée par ces questions: qui a vraiment le pouvoir? La police peut-elle remplir sa mission de protection quand le cadre est à ce point fracassé?

Ce cadre bouge sans cesse, il est difficile à appréhender. Dans sa mission, Chris est comme sur un pont suspendu entre deux ravins. Secoué de toutes parts, il ne peut jamais vraiment trouver son équilibre. Je voulais aussi montrer que derrière un gros poisson il y a toujours un plus gros poisson. Face aux petites frappes, Chris a la main: il les cogne, leur extorque de l’argent. Mais quand il a affaire à Carl le dealer, c’est clairement ce dernier qui est le boss. Évidemment, derrière Carl, il y a un plus gros caïd puis encore un autre bien plus gros et ainsi de suite. C’est une réalité: on se fait tous bouffer par quelqu’un de plus gros que soi. Qui que nous soyons. Je voulais reproduire cette sensation d’anxiété chez mes personnages. Toujours sur le qui-vive, regardant en permanence derrière leur épaule.

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Il y a beaucoup de résignation par rapport à la détresse de certains personnages. Chris le résume en une phrase pleine d’ironie noire: « Et à qui la faute? À Thatcher, sans doute? »

C’est l’humour typique de Liverpool, une ville qui a particulièrement souffert de la politique économique et sociale de Margaret Thatcher. C’est Martin qui en a eu l’idée et elle résonne à merveille dans le contexte de la série. En quelque sorte, elle signifie: un jour où l’autre, que tu le veuilles ou non, il faudra bien te débrouiller tout seul pour sortir de cette merde. Et malheureusement, chez pas mal de monde, cette capacité à se relever seul n’est ni innée ni acquise. Ça veut dire aussi qu’en tant que policier, tu ne fais que de la gestion de crise. Pas une minute tu ne peux penser avoir un impact positif.

Qui peut remettre un peu d’ordre, protéger les plus faibles, quand la police et les services publics sont à ce point faillibles?

C’est vraiment difficile à dire. J’ai en tête l’image du jeu de la taupe, dans les foires, où il faut frapper un maximum de petites bêtes qui sortent de leur trou. À un moment donné, un flic se retrouve à faire exactement ça: à devoir mettre au pas tout ce qui dépasse, et rien d’autre. Il n’a jamais le temps de prendre et réparer le problème à la base. Chris le dit en substance à son coéquipier dans une scène qui tourne vraiment mal, au milieu de la saison: « On ne peut vraiment rien faire pour résoudre ça, personne n’a le temps de le faire, on fait au mieux et on se casse. » C’est la réalité du policier et du monde dans lequel on vit. Les gouvernements ont failli, tout spécialement en Angleterre: il n’y a aucun intérêt pour eux à aller chercher les gens au fond du trou, améliorer leur condition, les remettre dans le droit chemin. Au mieux, on les pourchasse sans arrêt. Au pire, on les laisse crever. Je voulais montrer à quel point les policiers n’ont jamais le temps. Quand tu immobilises un type au sol, il y en a déjà un autre ailleurs prêt à tailler une veine, la sienne ou celle d’un autre. Et tu dois t’en charger, tu n’as pas le choix.

C’est ce qui crée le point de rupture chez Chris?

Quand un flic arrive au domicile de quelqu’un, il est le gouvernement pendant ce bref instant, une sorte de guide. Si tu n’as pas le temps d’assurer correctement cette fonction, à quoi ça sert? En plus, c’est toujours très difficile d’aider quelqu’un quand tu n’arrives pas à t’aider toi-même. C’est ce qui a engendré beaucoup de violence en moi quand j’étais policier: comment expliquer à quelqu’un comment il doit éclaircir son esprit quand moi-même je ne trouve pas l’interrupteur? Tu finis par mentir à tout le monde, y compris à toi-même.

La prestation de Martin Freeman est particulièrement intense. Qu’est-ce qui vous a amené à le choisir?

Martin… Wow! Pour moi, il est un des meilleurs acteurs de sa génération. Je l’aimais déjà avant Fargo mais le voir dans cette série m’a révélé son intense noirceur. Son personnage s’efforce de faire bonne figure mais son côté obscur ressort avec intensité et subtilité. Il est existentiellement sombre mais il ne joue pas un méchant monolithique. Il garde son humanité.

Il y a 20 ans, The Wire et The Shield débarquaient sur les écrans, moment pivot dans la représentation des policiers, de leur travail et de leur place dans la société. Avec The Responder, vous inscrivez-vous dans leur continuité?

Je ne peux que rêver d’être comparé à ces deux séries, surtout The Wire, qui est un des rendus les plus brillants du travail de policier. Beaucoup d’éléments de mon récit me rapprochent sans doute aussi des Soprano, une série qui ne parle pas vraiment de la mafia, mais de la famille, du lien. Le crime et la violence sont des prétextes pour parler de ça. Et puis, il y a la thérapie de Chris qui participe au rythme du récit. Mais c’est bien The Wire qui a ouvert à la voie à un nouveau type de récit. C’est de l’excellente télévision.

The Responder

Tony Schumacher (The Responder):

La vie de Chris Carson (Martin Freeman) est un cauchemar éveillé. Affecté aux urgences nocturnes, ce policier enchaîne les interventions musclées, les violences, les overdoses dans les quartiers sombres de Liverpool. Ce qui lui reste de journée est partagé entre quelques moments volés avec sa fille, à s’inquiéter de la fébrilité avec laquelle sa femme répond à de mystérieux SMS, à visiter sa mère souffrant d’Alzheimer. Et puis, les séances chez la psy, auprès de qui il tente de mettre un peu de sens dans tout ce chaos. Chris est un flic sur les nerfs, corrompu, à la botte de Carl (Ian Hart), le dealer local. Quand celui-ci l’envoie à la recherche de Casey, junkie qui vient de lui dérober une livraison de cocaïne, Chris se coince le doigt dans un engrenage infernal. Ancien policier, Tony Schumacher met son expérience au service d’un récit sans concessions autour d’un flic coincé entre Charybde et Scylla. Une démonstration foudroyante de la déréliction des institutions policières, de l’aliénation de ses membres, renversant les valeurs d’une société privée de garde-fou contre la violence des plus forts. Si la sociologie de cette minisérie est brutale, sa psychologie est à vif. Dans une immense prestation, Martin Freeman (Sherlock, Fargo) dévoile un reflet inquiétant de sa palette. Ian Hart (The Last Kingdom) est flippant. La jeune Emily Fairn est ultraconvaincante dans le rôle de Casey. Et The Responder, une impressionnante réussite.

  • Créée par Tony Schumacher. Avec Martin Freeman, Ian Hart, Adelayo Adedayo. ****(*)
  • À partir du 08/04 à 20 h 30 sur Be Séries.

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