Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: Hauteur de vue

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

C’est une petite révolution du regard qui se déroule sans même qu’on s’en aperçoive. Pas un film ou série aujourd’hui qui ne propose une vue aérienne à couper le souffle d’une ville ou d’une nature sauvage.

Certaines sont déjà gravées dans les mémoires: la scène d’ouverture des Olympiades de Jacques Audiard, dépoussiérant la représentation muséale et figée dans le temps de Paris, le survol à basse altitude des lacs et forêts impénétrables du Missouri dans la série Ozark, ou encore cette évocation d’un Belfast contemporain et rutilant en intro du film éponyme de Kenneth Branagh (sortie en salle le 2 mars), contraste saisissant avec le décor noir et blanc au ras du pavé et des haines communautaires naissantes de la fin des années 60 qui vont bouleverser le destin d’une famille protestante.

Le drone a démocratisé un plan hyper télégénique, sorte d’ersatz de l’oeil divin, qui a longtemps été réservé aux grosses productions pouvant se payer un hélicoptère ou, à défaut, des effets spéciaux crédibles. Les James Bond, les films d’action à gros budget n’ont pas attendu la caméra volante pour prendre de la hauteur. Mais pour les autres, il fallait ruser. Tant mieux d’ailleurs, c’est ce qui a sans doute stimulé la créativité des réalisateurs. Comme dans l’acrobatique Soy Cuba de Mikhaïl Kalatozov (1964), célébration virtuose et pro-castriste de la culture cubaine. Sans parler du génie du cadrage de Fritz Lang ou de l’oncle Alfred. Notamment, pour n’en citer que deux, dans M le maudit et dans La Mort aux trousses. Ces deux maîtres n’auraient-ils pas été plus paresseux s’ils avaient eu un drone sous la main pour donner vie à leurs fantasmes, rendant du coup leurs films moins iconiques et audacieux?

Le plan au0026#xE9;rien est le nouveau travelling, le filtre Instagram de la fiction audiovisuelle.

Car c’est un peu le sentiment qui domine: un effet de saturation, de nausée. On frise l’overdose. Le plan aérien est le nouveau travelling, le filtre Instagram de la fiction audiovisuelle. Un effet de mode qui en met plein la vue pour presque pas un rond. L’effet wouaw est désormais à la portée du premier étudiant de l’IAD. Même les documentaires en sont truffés, comme dans L’Arnaqueur de Tinder, cette production Netflix qui raconte les « exploits » d’un serial lover mythomane, noyée sous les reconstitutions et les plans ascensionnels au ralenti. Objectif: électriser le montage, pimper l’intrigue et surtout rassasier un nerf optique qui exige désormais sa dose de sensations fortes.

Tout n’est pas à jeter dans la perspective en plongée, loin de là. Entre autres vertus, outre d’avoir permis à une géopoétique urbaine d’éclore dans le sillage d’un Michael Mann (dans Collateral ou Heat, ce n’est plus la caméra qui filme le mouvement et la vitesse de la ville mais la caméra qui devient elle-même mouvement et vitesse), le drone a permis de révéler le potentiel de certaines régions. Les premières images de la série La Trêve, lente exploration des cimes ardennaises, renouvelaient notre regard sur l’est de la Belgique, conférant à ce territoire assoupi une part de mystère et de glamour qui n’avait rien à envier aux Appalaches. Même Bruxelles, dont la photogénie ne saute pourtant pas aux yeux, s’est payé une « gueule » de ville américaine à la faveur de quelques plans en lévitation croisés dans des séries et films récents.

Le débat sur l’utilisation à bon escient de l’image en surplomb n’est pas qu’esthétique. L’Histoire du cinéma est une Histoire du mouvement (de l’India Song de Marguerite Duras, composé essentiellement de plans fixes, au travelling avant cher à Gus Van Sant en passant par le zoom progressif prisé par Bruce Lee ou encore la caméra à l’épaule des frères Dardenne). Chaque technique sert à suggérer un sentiment, tantôt l’effervescence, tantôt le vide, tantôt la peur, tantôt l’ennui, tantôt la douleur. D’où la prudence à adopter avec un point de vue inquisiteur (similaire à celui des caméras de surveillance) au charme un peu racoleur. Voire les choses de loin, c’est embrasser le monde mais c’est aussi gommer les aspérités d’une réalité terre à terre peu reluisante. Un cinéma qui a l’ambition de déchiffrer la nature humaine ne peut donc s’en contenter.

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