BD: le grand carrousel des adaptations

Les trois films Ducobu ont fait connaître le personnage auprès des parents. © UGC
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

L’explosion des supports et le besoin de nouveaux publics ont fait de la « diversification éditoriale » une priorité essentielle des éditeurs BD: les adaptations de ou vers la bande dessinée sont devenues la norme. Que l’album soit coeur de réacteur ou produit dérivé.

C’est un petit exercice amusant mais qui, à lui seul, en dit long sur la tendance: essayez de dénicher dans votre bédéthèque les séries, personnages et albums qui n’ont fait l’objet d’aucune adaptation en dehors de la bande dessinée… Dans les classiques, ne cherchez plus, c’est presque impossible: de Bécassine à Spirou, en passant par Lucky Luke, Valérian, Astérix, Gaston ou Blueberry, tous ont connu une autre vie – rarement réussie – en film, en série ou en dessin animé. Un principe d’adaptation qui fut longtemps dicté, dans la BD franco-belge, par le seul succès en albums. Mais ça, c’était avant – avant la multiplication des supports audiovisuels, avant la contraction du marché, avant la paupérisation des auteurs, avant une surproduction de plus de 5.000 albums par an.

Désormais, l’idée de franchise précède souvent l’album, quand l’album en lui-même n’est pas devenu le support d’univers et de personnages créés ailleurs! « 80% de notre catalogue fait l’objet d’une option vers d’autres médias », confirme Laurent Duvault, directeur du département des cessions de droits audiovisuels pour l’ensemble du groupe français Médias-Participations, lequel règne entre autres sur les éditeurs Dupuis, Dargaud ou Le Lombard, particulièrement actifs en la matière ces dernières années. « C’est beaucoup plus qu’avant. Rien que Netflix lance dix à quinze séries par semaine: les producteurs ont besoin de personnages et d’histoires. La bande dessinée est aujourd’hui reconnue comme une vraie source, au même titre que la littérature: les gens qui décident ont l’âge d’en avoir lu, on ne nous jette plus dehors. Il y a donc plus d’opportunités, mais aussi plus de prospections. On gère les demandes autour des licences et des marques très connues, mais on travaille tous les livres: on y réfléchit désormais chaque fois en amont, avant même que l’album BD ne sorte. »

BD: le grand carrousel des adaptations

Une politique assumée de diversification éditoriale, avec un principal objectif: « Ramener au personnage, et faire en sorte que plus de gens le connaissent. » Soit exactement ce qui se passait au dernier festival d’Angoulême au moment de notre rencontre: Le Lombard avait fait les choses en grand pour la sortie de Ducobu 3 au cinéma, entre un affichage très présent, des avant-premières et la présence du casting aux côtés des auteurs de la BD, sans que l’on ne sache plus vraiment s’ils promotionnaient un film, les albums ou les deux.

Les clés de la bagnole

« Notre objectif sur des films comme Ducobu n’est pas seulement l’intéressement aux bénéfices, qui sont rares, et quand ils existent, sont généralement réinvestis dans le marketing », poursuit Laurent Duvault. « A l’arrivée, il faut que tout le monde connaisse Ducobu. Or, le film l’a fait connaître auprès des parents. Le premier a été un gros succès avec plus d’un million et demi d’entrées et des gros scores en VOD, typiques d’un public vraiment familial. La série, elle, existait dans des revues comme Mickey ou Tremplin, mais ce sont désormais les parents qui connaissent et reconnaissent les albums. On a vu une vraie corrélation, ce qui n’est pas toujours le cas: aujourd’hui, ce n’est plus un événement d’adapter une BD, il faut l’accompagner. »

Une corrélation qui, dans le cas présent, aura même permis de poursuivre une série… que les auteurs comptaient arrêter. « Les films nous ont clairement relancés, ils ont remusclé l’envie », explique ainsi Zidrou, le scénariste de Ducobu, mais aussi de Tamara, autre série qui a réussi sa mue, en tout cas en nombre d’entrées, au cinéma. « On voulait arrêter en 2021. Mais là il est déjà question d’un quatrième film, peut-être d’une comédie musicale, on a relancé l’idée d’une série animée… Tout ça alimente nos propres envies, même si c’est à chacun son métier: je laisse les scénarios des films aux professionnels. On doit juste sentir que l’univers de Ducobu n’est pas trahi et qu’on en a gardé l’esprit. C’est le cas. Mais j’ai évidemment des collègues qui n’ont pas eu cette chance. »

Elie Semoun sur le tournage de Ducobu 3.
Elie Semoun sur le tournage de Ducobu 3.© Marc Bossaert

Laurent Duvault enchaîne: « J’emploie souvent la métaphore de la voiture: quand des producteurs lèvent une option sur un album ou une série, c’est comme un leasing; la voiture ne leur appartient pas, et on passe beaucoup de temps à leur expliquer comment elle fonctionne, ses spécificités, ce qui en fait une belle bagnole. Et les auteurs sont toujours consultés. Pour chaque film envisagé, il y a six mois à un an de négociation, on intègre tous les coûts de production dès l’option, comme si le film se faisait. Mais seulement un sur dix se font. Et quand l’option est levée, la voiture est vendue: on aura beau leur avoir expliqué comment tenir le volant, s’ils veulent braquer à droite et foncer dans le mur, c’est leur voiture… »

Rares sont les adaptations BD au cinéma couronnées de succès.

Derrière la multiplication des adaptations BD au cinéma, se cache en effet une autre réalité de la BD franco-belge: (très) rares sont jusqu’ici celles qui ont été couronnées de succès, qu’il soit public ou critique, sans rapport aucun avec la success story de Marvel ou DC Comics du côté de Hollywood. Laurent Duvault avance une analyse: « Des séries et personnages comme Gaston ou Spirou, récemment adaptés, appartienent à tellement de gens qu’il est très difficile de choisir une cible. Chacun a son Spirou! Ça devient dès lors très difficile de pouvoir faire un film fédérateur. Elie Semoun, acteur et désormais réalisateur de Ducobu, avance d’autres explications: « C’est une question de sincérité et de rythme: dans la BD, comme dans la comédie, c’est à la seconde près. Là, j’en suis à mon troisième Ducobu, qui n’est pas directement inspiré des BD; on y a pas puisé de gags, mais je connais bien l’univers, je sais que ma touche à Latouche (NDLR: son personnage récurrent dans Ducobu) n’est pas loin de celle de ces deux idiots qui sont devenus mes amis », dit-il en désignant du doigt Zidrou et Godi, scénariste et dessinateur. « On aime tous les trois les chutes, le burlesque, les gags très visuels. Mes Petites annonces avec Franck Dubosc, c’était déjà de la BD: des capsules d’une minute, un cadre fixe, des personnages souvent grotesques… Ce goût du visuel, du gag graphique, c’est peut-être ce qui manque pour le moment au cinéma. »

La BD, tous azimuts

La bande dessinée franco-belge est désormais au carrefour de tous les médias, qu’elle soit en amont ou en aval d’innombrables adaptations. Exemples.

BD: le grand carrousel des adaptations
© Casterman

Animation

Le dessin animé est évidemment le cousin le moins éloigné de la BD, et le premier vecteur de ses adaptations; des Schtroumpfs jusqu’à Petit Poilu en passant par Ariol ou Lou pour ne citer que les plus modernes, le principe a toujours été présent. Mais il s’intègre désormais à la production même: les auteurs de Lastman ont mené la BD et l’animation de front, Média Participations possède son propre studio, les techniques de dessin numérique ont en elles-mêmes considérablement réduit les frontières entre les dessinateurs et les supports… Le chemin inverse, de l’animation à la bande dessinée, est beaucoup plus rare mais pas inexistant: Casterman vient ainsi de publier les strips et le premier album de Pic Pic et André, célèbres personnages d’animation du duo Patar et Aubier, créés dès 1988 et présents dans plusieurs courts métrages, mais aussi sous forme de strips dans la presse. Cette quasi-intégrale des strips de Pic Pic et André a fait « fonctionner d’autres muscles créatifs » chez ses auteurs: « Ce travail sans mouvement et sans son nous a obligés à leur donner un cerveau. Et ils sont paradoxalement beaucoup plus bavards! »

BD: le grand carrousel des adaptations
© DR

Séries Télé

L’explosion des canaux de diffusion et des opérateurs comme Netflix, qui va de pair avec l’essor sans précédent des productions de séries télévisées, semble ouvrir un nouvel âge d’or pour les adaptations BD, après celles déjà vues de XIII ou de Largo WinchThorgal, énorme licence européenne, pourrait ainsi devenir le prochain Game of Thrones! Et ce, même si les éditeurs francophones semblent avoir une guerre de retard sur leurs collègues anglo-saxons, qui ont très clairement élargi la focale en allant puiser leurs adaptations dans les comics adultes voire très indés pour nourrir l’ogre Netflix: après The End of the Fucking World, le très confidentiel américain Charles Forsman vient ainsi de voir son album Pauvre Sydney! à nouveau adapté en série (I’m Not Okay with This). Des albums à découvrir, en français, chez L’Employé du Moi, entre deux séances de binge watching.

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Web

Là encore, un nouvel eldorado en matière d’adaptations, mais cette fois dans l’autre sens; les stars du Web, instagrameurs et autres influenceurs sont en train de faire main basse sur le medium bande dessinée! Depuis l’album de Cyprien édité chez Dupuis en 2015 (Roger et ses humains, qui avait cartonné), pas un éditeur qui ne rêve de son YouTubeur au catalogue, de Rémi Gaillard à John Rachid, en passant à Axolot, Bapt et Gaël ou Emma CakeCup. Dernier exemple: la famille Zéro Déchet, blogueurs stars et gros « influenceurs » écolos, devenue une BD aux éditions Le Lombard. « C’est un autre support qui nous permet de semer nos graines de manière un peu plus large encore, vers un public qui ne nous connaît pas spécialement », explique son auteure Bénédicite Moret et maman Zéro Déchet. La BD, un public de « boomers »?

La famille Zéro Déchet.
La famille Zéro Déchet.© bloutouf

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