SAINTE TRISH

Le 28 septembre 1968, à Birmingham, naissait Trish Keenan, la chanteuse du groupe Broadcast. Aux alentours de Noël 2010, elle est contaminée en Australie par le virus H1N1 et s'éteint une quinzaine de jours plus tard dans un hôpital anglais. Depuis, le culte développé autour de sa musique n'a jamais été aussi vivace. L'excellent site Aquarium Drunkard y apporte un pavé de choix avec "Sentimental Ornament", un mix axé autour des compositions les moins connues du groupe: démos, faces B, Peel Sessions... Voilà qui est bien beau, voire carrément magique, mais aussi drôlement "spooky" vu le contexte actuel de pandémie globale en roue libre. Donc idéal!
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Le 28 septembre 1968, à Birmingham, naissait Trish Keenan, la chanteuse du groupe Broadcast. Aux alentours de Noël 2010, elle est contaminée en Australie par le virus H1N1 et s'éteint une quinzaine de jours plus tard dans un hôpital anglais. Depuis, le culte développé autour de sa musique n'a jamais été aussi vivace. L'excellent site Aquarium Drunkard y apporte un pavé de choix avec "Sentimental Ornament", un mix axé autour des compositions les moins connues du groupe: démos, faces B, Peel Sessions... Voilà qui est bien beau, voire carrément magique, mais aussi drôlement "spooky" vu le contexte actuel de pandémie globale en roue libre. Donc idéal! Élue EELV à Paris, la polémiste lesbienne Alice Coffin avance ne plus écouter de musique composée et interprétée par des hommes. Quelqu'un parmi mes contacts sur Twitter qui la connaît personnellement dit que ce n'est là qu'une simple provocation, à ne donc pas prendre trop au sérieux. Je me retiens tout juste de répondre "comme Donald Trump, alors?", ne désirant pas entrer dans un débat aussi miné que pourri mais... je me demande malgré tout comment on fait pour éliminer toute présence masculine de la musique que l'on écoute. Je creuse le concept et je décide que Mr Bojangles de Nina Simone est ce qui se rapproche pour moi le plus du pur chef-d'oeuvre interprété par une femme géniale. Mais c'est une reprise. Et ça parle d'un danseur de claquettes. Pas très girly. J'ausculte alors Rebel Girl de Bikini Kill, un hymne riot grrrl plus-féministe-que-ça-tu-piges-chez-Vice. Mais il a été enregistré alors qu'il y avait UN guitariste dans le groupe... Tentons dès lors Typical Girls des Slits? Pas de mecs à l'horizon, là quand même? Mais si: Peter Edward Clarke alias Budgie aux drums et le grand Dennis Bovell à la production... Allez, fini de rire alors!!! Le tout pour le tout: un bon vieux Madonna! Coucou, tu veux voir mon John Jellybean Benitez de producteur? Bref, non seulement éliminer toute présence masculine de ce que l'on écoute revient visiblement à éviter les chefs-d'oeuvre, les hymnes féministes et la pop mainstream mais s'avère aussi au final encore plus compliqué que de se trouver un plat sans ail sur le menu d'un restaurant libanais. Autrement dit, comme le chantait Hélène Rollès (musique de Jean-François Porry, paroles de Gérard Salesses): À quoi bon? J'achète dans une bouquinerie Nouvelle histoire de Mouchette de Georges Bernanos. J'ai découvert Bernanos par hasard, en récupérant un exemplaire de Sous le soleil de Satan dans une boîte à livres. J'ai beaucoup aimé. Le côté "doom & gloom", le goth du Pas-de-Calais. Certains estiment que l'oeuvre de Bernanos tient de la propagande chrétienne. Moi, j'y vois la même matière que dans les chansons de Nick Cave. De la folk horror à la française... Mais au moment de me payer Mouchette, le libraire s'emballe: "Oh mon dieu, mon dieu... Vous êtes beaucoup trop jeune pour lire ça!", me sort-il. Je lui réponds que c'est le masque qui me rajeunit, que j'ai en réalité la cinquantaine. "Holala mais même! Trente ans trop jeune au moins!" Et là, je sens bien que le type a envie de débattre, de m'offrir gratuitement sa pensée profonde sur Bernanos, sa vie, son oeuvre. Mais j'esquive: "Hé bien, je vous le prends, je vais le lire et puis, je reviendrai vous dire ce que j'en pense au moment d'en acheter d'autres". Je le sens dépité mais il ne s'avoue pas vaincu. Il tente carrément un atout: "Bernanos! Ce vieux faf!" Et là, j'éclate de rire, je salue le bouquiniste et je m'en vais. Parce que dans la vie comme sur les réseaux sociaux, quand fusent les accusations de fascisme, cette façon la plus sournoise de faire bouillir une conversation qui n'en demande pas tant, on se lève et on se casse. C'est comme ça! On se lève et on se casse! Dans mon rêve, il y a des planches de contreplaqué aux fenêtres du bar de l'Hôtel Métropole et une seule ampoule pour éclairer la salle, qui se délabre. J'y suis convoqué pour interviewer Nina Simone, encore elle. En 2020. Le journaliste Nicolas Bogaerts me dit qu'à cause du Covid, elle n'a pas pu quitter les États-Unis et qu'à sa place, c'est son père qu'il me faudra faire parler des activités de sa fille. Papa Simone est affable, sympathique et plus jeune que sa progéniture. Je commence à lui sortir le genre de questions qu'un journaliste sort quand il se met en pilotage automatique, qu'il n'est donc pas très intéressé par les réponses: "Et si votre fille devait mourir du Covid-19 et se réincarner, sous quelle forme aimeriez-vous la voir revenir?" "Mon chien", répond Papa Simone. Réplique: "Ha? Et il joue déjà bien du piano, le toutou?" Une voix, la mienne, résonne alors du plafond: "Putain mais c'est complètement con, je suis certainement en train de rêver. Fais chier, ces débilités! On arrête tout, les gars!" Et là, pouf: je me réveille, tout sourire. Cela m'amuse en effet beaucoup que même dans mes rêves, j'ai une SAINTE HORREUR de l'absurde, son petit théâtre criard, ses dialogues sans queue ni tête... Au point de me fâcher sur mes propres rêves alors que je dors quand ils déconnent trop! Fier de moi! Séries et films que j'aimerais voir: Devs. Chernobyl. The Terror. Lovecraft Country. The Third Day. War of The Worlds UK. Utopia USA. What We Do In The Shadows. Bait. Monos. Rebecca. I'm Thinking of Ending Things. The Mandalorian. The Plot Against America... Et la liste s'allonge et s'allonge et s'allonge. Et tout cela est en constante concurrence, via des supports légaux qui se multiplient, rivalisent et ne bénéficient pas forcément d'une grosse force de frappe communicationnelle. Il faut donc compter sur le bouche-à-oreille, la capacité des journalistes à séparer le bon grain de l'ivraie, à dégotter ces produits culturels, à lancer des buzz... Ce qui peut s'avérer compliqué à une époque où les grands emballements collectifs concernent surtout les franchises Star Wars, DC et Marvel. Au mieux, Christopher Nolan. Les cinémas se meurent, les blockbusters se plantent au box-office (seulement 41 millions de dollars aux USA pour Tenet!) mais la production n'a jamais semblé aussi abondante. Sauf que personne ou presque ne semble voir ces films et ces séries. Que tout cela n'aboutira jamais à une grande expérience collective et se dégottera au mieux un statut culte, au pire sera vite oublié. Il y a cinquante ans, tout le monde voyait la même chose. En 1968, on pouvait parler de la fin du Prisonnier, de 2001, de La Planète des Singes et de Rosemary's Baby avec son poissonnier, la vendeuse de gaufres, le pilier de comptoir du premier bistro venu et les taximen... Il faut bien se rendre à l'évidence: ce monde-là est mort. Ça n'arrivera plus. Aujourd'hui, si j'ai envie de discuter du Prisonnier et de la fin de Rosemary's Baby, je peux certes poster quelques impressions sur les réseaux sociaux mais il y a de fortes chances que cela n'engrange pour ainsi dire aucune réaction réellement appréciable, sinon un pouce, deux coeurs et douze rappels que la place de Polanski est en prison, pas sur un menu Netflix. Je pourrais certes me tourner vers des forums spécialisés, des groupes de cinéphiles. Mais il faudra que je me tourne vers eux. Ils ne viendront jamais à moi. Star Wars viendra à moi. Marvel viendra à moi. Nolan viendra à moi. Batman viendra à moi. Ce qui m'inondera en fait tellement d'informations que je ne verrai sans doute pas passer l'annonce de l'existence de ce qui pourrait réellement me botter. Comme Bait, Monos et Devs. Et quand on y pense, culturellement parlant, c'est peut-être bien là le deuxième grand drame de notre époque. Juste après le Covid.