Chaque semaine, gros plan sur un archétype du rebelle au cinéma.
...

Les histoires de lanceurs d'alerte, le cinéma en est friand depuis longtemps, à tel point que l'on ne compte plus ce que les Américains ont baptisé des "whistleblowers movies", un genre généralement bien balisé, où un individu isolé se dresse contre un système corrompu qui ne le ménage pas en retour, le héros obtenant gain de cause et le bon droit l'emportant en dernier recours. Voilà du moins pour le modèle d'origine, à une époque où l'appellation n'était pas encore déposée, lequel s'est depuis étoffé, le monde n'étant définitivement pas aussi noir et blanc que ne voulaient le donner à penser les classiques hollywoodiens. Ceux, fort estimables au demeurant, de Frank Capra par exemple, qui se fera, dans ses comédies populistes inspirées -les Mr. Deeds Goes to Town (1936), Mr. Smith Goes to Washington (1939), ou autre Meet John Doe (1941)-, le chantre de l'individu lambda croyant aux vertus et aux idéaux de la nation américaine, et se heurtant aux puissants les ayant dévoyés, rebelle en col blanc avant l'heure. Les films de Capra ne se concevaient pas sans happy end; le cinéma a, depuis, été rattrapé par le principe de réalité, avec aussi ce que cela induit comme nuances venues donner du relief au parcours de ces figures héroïques évoluant dans les zones grises du quotidien. Sans surprise, le lanceur d'alerte s'épanouit dans une société dont les valeurs vacillent, en proie à l'estompement de la norme suivant une expression qui fit florès en son temps, et à la dissimulation, et cela, que ce soit dans la sphère des affaires, ou dans l'administration de la chose publique. Oliver Stone, qui consacrait en 2016 un biopic à Edward Snowden, l'homme qui avait révélé l'existence de programmes de surveillance de masse américains et britanniques, en connaît un bout sur la question, qui nous confiait alors: "On dirait que de nos jours, l'essentiel de l'information nous est communiqué non par les gouvernements mais par les whistleblowers. Ce sont eux qui nous apprennent ce qui se passe vraiment. Ils ont une grande importance pour la société. Ils tiennent bon, et nous avons beaucoup à apprendre de ces gens qui sont prêts à enfreindre la loi et aller en prison parce qu'ils obéissent à un intérêt supérieur. Sans Daniel Ellsberg, nous n'en saurions pas autant sur la guerre du Viêtnam par exemple." Considéré comme le premier lanceur d'alerte de l'Histoire, Ellsberg est l'homme derrière les Pentagon Papers, des révélations explosives sur l'engagement américain au Viêtnam, dont la publication, en dépit des menaces des autorités, par le New York Times puis le Washington Post au début des années 70, fera basculer définitivement l'opinion contre la guerre -un épisode auquel Steven Spielberg consacrait, en 2017, The Post. Le journaliste en effet est régulièrement l'allié objectif du lanceur d'alerte quand il ne se substitue pas à lui pour sonner l'alarme, et l'on ne compte pas le nombre de films où son action éveille les consciences (lire ci-dessous), de The Chinese Syndrome de James Bridges, en 1979, autour du danger nucléaire, à The Insider, de Michael Mann, 20 ans plus tard, sur les pratiques coupables de l'industrie du tabac. Autant dire que le thriller politique sera longtemps un genre privilégié par ce rebelle en col blanc, qui trouve dans le cinéma américain des années 70 un terrain d'expression tout désigné, chez Alan J. Pakula bien sûr, avec The Parallax View (1974), fiction paranoïaque découlant de l'assassinat de JFK, suivi du séminal All the President's Men (1976), sur l'enquête du Washington Post qui devait déboucher sur le scandale du Watergate, ou encore chez Sydney Pollack par exemple, dont Three Days of the Condor (1975) suit un agent de CIA découvrant l'existence d'un réseau clandestin infiltré au sein même de l'agence... Le genre a gagné là sa grammaire, à laquelle se référeront de nombreux films par la suite. L'individu se débattant avec une affaire qui le dépasse, avec le prix à payer pour ses découvertes et l'angoisse pouvant en résulter, reste un moteur narratif aussi puissant qu'inépuisable, et cela qu'il soit purement fictif ou emprunté à la réalité. Il adoptera, au fil des décennies, des profils variés -pointons ainsi, tous inspirés d'histoires vraies, les destins de Karen Silkwood qui, dans le film réalisé par Mike Nichols en 1983, dénonce les pratiques délictueuses de l'usine de traitement nucléaire qui l'emploie; de Josey Aimes qui, dans North Country, de Niki Caro (2005), portera devant la justice le harcèlement incessant dont elle était l'objet de la part de ses collègues mineurs; La Fille de Brest, d'Emmanuelle Bercot (2018), ou l'histoire d'Irène Frachon, dont le combat sera à l'origine du scandale pharmaceutique du Mediator; Erin Brokovich (Steven Soderbergh, 2000), l'assistante juridique et militante de l'environnement qui révélera une affaire de pollution d'eaux potables en Californie par la Pacific Gas and Electric Company. Des femmes dans un monde d'hommes le plus souvent, se retrouvant à lutter Seule contre tous, comme le suggérait le titre français du film de Soderbergh. Et cela, quel que soit l'enjeu soulevé ou l'ampleur de la tâche... De fait, l'individu se heurtant au système est généralement un électron libre, un constat que l'on peut appliquer aux situations les plus diverses. Ainsi, pour s'écarter un temps du seul terrain des donneurs d'alerte, Marie-Georges Picquart, le lieutenant-colonel qui, par sens du devoir et de l'honneur, s'oppose à sa hiérarchie et à la société française d'alors pour obtenir la réhabilitation d'Albert Dreyfus dans J'accuse (2019) de Roman Polanski. De Jacques Vergès, l'avocat des causes les plus improbables, défenseur du terroriste Carlos comme de Klaus Barbie, à qui Barbet Schroeder consacrait le documentaire L'Avocat de la terreur en 2007, expliquant combien il avait été fasciné par son ambiguïté. De Tommaso Buscetta, Il traditore de Marco Bellocchio (2019), le mafieux qui, rompant avec l'omerta et se livrant au juge Falcone, allait ébranler les fondements de Cosa Nostra. Ou encore, dans un registre totalement différent, de Mark Zuckerberg, créateur de Facebook, dont The Social Network (2010) de David Fincher, retrace l'histoire "d'insurgé culturel", instigateur de l'ultra-communication virtuelle voué pourtant à une solitude définitive. Zuckerberg est assurément un produit de son époque, dérivée des eighties. Et entre le rebelle isolé et l'individualiste forcené, la distance n'est parfois qu'infime, postulat qu'illustrent une série de films s'étant colletés avec le règne de l'argent fou, terreau fertile s'il en fût, au premier rang desquels bien sûr Wall Street, que signait Oliver Stone en 1987. Il y croque le destin de Gordon Gekko, financier dominant l'univers des traders de sa morgue et son cynisme, fort d'un axiome sans appel, "Greed is good", réfractaire aux règles du système comme à loi au nom de la poursuite exclusive de son intérêt personnel -l'on est bien loin, en tout état de cause, des idéaux naïfs mais généreux d'un Frank Capra. Signe des temps, le gourou de Wall Street connaîtra de nouvelles aventures 23 ans plus tard, dans Money Never Sleeps du même Stone, pour constater que finance et morale sont deux notions inconciliables. Adaptant Bret Easton Ellis, Mary Harron s'était pour sa part penchée, dans American Psycho (2000), sur le cas Patrick Bateman, golden boy dont la réussite financière insolente s'assortit d'une non moins inéluctable perte d'identité -rétif aux conventions, certes, mais plus encore absent à sa part humaine, en quelque conte moral outrancier. Martin Scorsese s'y frottera également, signant, avec The Wolf of Wall Street (2014), le portrait (inspiré de faits réels) de Jordan Belfort, un trader ambitieux qui pensait pouvoir mettre Wall Street à ses pieds à la faveur d'une combine juteuse élaborée sans l'ombre d'un scrupule au lendemain du krach de 1987, un océan d'excès pour horizon suivant le précepte que trop n'est jamais assez. Plus dure sera la chute, la bulle ne pouvant qu'exploser, comme ne se fera faute de l'observer Margin Call, de J.C. Chandor (2012), un drame situé à la veille de la crise de 2008, dont il démontait les mécanismes, tout en décryptant les dilemmes moraux tenaillant des protagonistes ne pouvant que contempler le spectacle du désastre annoncé. Un constat en demi-teinte, en phase avec un présent anxiogène et la perspective de lendemains incertains, contexte dans lequel, sans surprise, les films sur les lanceurs d'alerte ont prospéré, n'en finissant plus d'interpeller sur la société d'aujourd'hui. Biopics, comme Snowden donc, ou The Fifth Estate, de Bill Condon, sur Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks (objet également du documentaire We Steal Secrets, d'Alex Gibney), et d'autres encore, consacrés à des figures moins médiatisées, tels Official Secrets, de Gavin Hood (2019), sur Katharine Gun, employée des renseignements britanniques ayant révélé les mensonges d'État ayant favorisé l'invasion de l'Irak en 2003, ou The Report, de Scott Z. Burns, (2019) retraçant l'enquête opiniâtre de Daniel Jones, un employé du Sénat américain, sur les méthodes d'interrogatoire initiées par la CIA au lendemain du 11 septembre... Mais aussi drames inscrits dans un réel théâtre de dérives innombrables, comme The Informant!, de Steven Soderbergh (2009), où le cadre d'un géant de l'agroalimentaire décide de dénoncer les pratiques de la société qui l'emploie, Matt Damon faisant par ailleurs le lien avec Promised Land, de Gus Van Sant (2012), où il s'élevait, trahi, contre les agissements non moins condamnables de la société de gaz naturel dont il était jusqu'alors le serviteur zélé. Et jusqu'à Todd Haynes qui, s'écartant du champ mélodramatique ayant fait sa réputation, signait récemment avec Dark Waters un drame "prodécural" engagé, autour du combat (inspiré d'une histoire vraie) mené par l'avocat Robert Bilott. Lequel, bien que spécialisé dans la défense des industries chimiques, allait prendre au début des années 2010 fait et cause pour des agriculteurs victimes d'une pollution provoquée par le géant américain DuPont, dont il deviendrait "le pire cauchemar" suivant l'expression du New York Times. Rebelle, mais de l'intérieur...