Cate Le Bon: « Je m’étais convaincue que Pompéi était une légende tant ça me semblait horrible »

Music for Saxophone and Bass Guitar de Sam Gendel et Sam Wilkes; Magic Touch de Jack Name; Drive Your Plow over the Bones of the Dead d'Olga Tokarczuk ou encore Chelsea Girls d'Eileen Myles: Cate Le Bon fait ses recommandations.
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Avec Pompeii, majoritairement fabriqué dans son pays de Galles natal, Cate Le Bon fige notre époque et suspend le temps. Entretien.

Huit heures du matin. Saut du lit. Cate le Bon n’a pas allumé sa caméra mais ce n’est guère un caprice de diva ou pour éviter de montrer son pyjama: la connexion internet rame quand on vit coupée du monde. Exilée depuis quelques années en Californie, la Galloise s’est installée depuis septembre dans le parc national de Joshua Tree avec son partenaire, le génial Tim Presley (White Fence). « C’est juste magnifique et extraterrestre. Puis ça te donne une autre conception de l’espace et du temps. Tu peux vivre dans ta bulle et gagner la civilisation quand tu le souhaites. C’est assez spécial. Los Angeles sans l’être. »

Sixième album solo de Le Bon, Pompeii a germé dans ces paysages sableux et lunaires début 2020. « Je suis venue à Joshua Tree pour jouer avec des idées et ma copine Stella Mozgawa (Warpaint), qui habite dans le coin elle aussi. Après, je suis partie en Islande pour bosser sur le disque de John Grant. C’était censé durer cinq semaines mais le monde avait d’autres projets pour nous tous. Après deux mois et demi, je ne pouvais toujours pas rentrer aux États-Unis. »

Elle s’en est allée au pays de Galles et après avoir envisagé tous les moyens de regagner le pays de l’oncle Sam, que ce soit via la Jamaïque, le Mexique ou le Costa Rica (« Je risquais de m’y retrouver coincée« ), elle a décidé de rester sur ses terres natales. « J’allais bien. Ma famille aussi. Il n’y avait aucune raison de paniquer. Puis, j’ai pu passer de chouettes moments avec mes soeurs et mes parents. »

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Le temps s’est comme pour tout le monde arrêté. À Cardiff, Gruff Rhys lui a loué sa maison vide. Une bicoque dans laquelle elle était restée il y a une quinzaine d’années alors que les Super Furry Animals étaient en tournée. « C’est une expérience assez étrange. D’autant que rien grand-chose n’y avait changé. Puis, c’était tout le contraire de ce que j’avais imaginé. Je me voyais bosser sur ce disque loin de tout. Dans un studio en Norvège ou au Chili. C’est finalement devenu un chouette exercice. Apprendre à s’échapper par le pouvoir de l’esprit. »

Le Bon a aménagé un studio dans une chambre. Elle y travaillait chaque jour après la promenade et le petit café du matin pendant que Tim Presley peignait dans la pièce d’à côté. « Retourner dans le passé a incontestablement influé sur mon humeur et mes sentiments. Et donc sur la musique et les textes. Mais la pandémie jouait déjà avec notre rapport au temps. » Le Bon a pu en consacrer énormément à son disque. Elle y a joué de tous les instruments à l’exception des batteries et du saxophone, s’est laissée obséder par des sons de guitare, de clavier et dit avoir écrit des choses cent fois avant de s’en satisfaire.

Cate Le Bon:

Geste final

Si Le Bon a décidé d’intituler son album Pompeii, elle n’y a jamais mis les pieds et n’en a définitivement pas envie. « C’est un drôle de concept pour moi. Il y a quelque chose qui me terrifie dans tout ça. Je me souviens en avoir entendu parler quand j’étais enfant. Je m’étais convaincue que c’était une légende tant ça me semblait horrible. Cette idée que des gens soient pour l’éternité figés dans leur dernier souffle avait pour moi quelque chose de biblique. Quand j’ai réalisé que c’était une histoire vraie, que ça ne sortait pas de la Bible, j’ai été épouvantée à nouveau. Ma meilleure amie et moi avons d’ailleurs décidé de ne pas participer au voyage scolaire qui devait nous y emmener. Pompéi est le terrain de jeu d’une drôle de fascination. Tu es au milieu de souffrances incroyables à jamais immortalisées et après tu peux t’acheter un souvenir. »

Le titre de son disque marqué par les claviers eighties et la City Pop japonaise n’est pas étrange pour autant. « Avec cette pandémie, on a tous été confrontés au temps qui s’arrête. On s’est retrouvés capturés dans des scènes, des situations qu’on n’avait pas spécialement prévues. La permanence du geste final est une image si forte que je n’arrivais pas à m’en débarrasser. Cette question aussi de savoir ce qu’il y a derrière la ligne d’horizon. »

À l’image pieuse de sa pochette, peinte par Presley à Cardiff et qui a pris les traits de Cate pour l’artwork du disque, Pompeii a quelque chose de mystique. Le Bon a essayé de faire de la musique qui sonne comme un tableau. « On était trois dans la maison avec Samur Khouja (coproducteur de l’album). On ne voyait pas grand monde. Cette peinture a été une espèce de présence. Elle a fait naître ce sentiment que j’ai voulu évoquer dans le disque. Mes parents ne sont pas religieux, mais ça fait partie du système éducatif au pays de Galles. On t’enseigne un tas de trucs effrayants et affreux dès ton plus jeune âge. Mais c’est OK, parce que c’est Dieu. J’aime l’aspect communautaire, le fait de réunir les gens, mais tous ces concepts de sacrifice, de culpabilité… »

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Ode à la mémoire, à la compassion, à l’inéluctabilité de la mort et non disque de l’Apocalypse, Pompeii semble flotter au-dessus de nos têtes dans l’éternité. « On vit une période qui dépasse les mots. Et cette peinture évoque un truc que le verbe ne peut pas exprimer. Il y a cette espèce de divinité, de religiosité. C’est presque de la science-fiction. »

Le Bon parle d’art. De son intérêt pour Dora Maar et Dorothea Tanning, du lien entre la peinture et la musique, qu’elle perçoit surtout dans l’abstraction et le surréalisme. Notamment le travail de Jean Arp et Sophie Taeuber. Est-ce que le premier album de Fleet Foxes sonne comme la peinture de Brueghel l’Ancien qui lui sert de pochette (Les Proverbes)? « Et si c’est le cas, qu’est-ce ce qui nourrit le plus l’autre? »

On vous laisse méditer tandis que Cate s’apprête à reprendre la route. « Les musiciens, les gens. On a tous spirituellement besoin de concerts, finit-elle en expliquant avoir récemment été voir Courtney Barnett en compagnie de Devendra Banhart (dont elle produit le nouvel album). La musique a des vertus thérapeutiques. Même si c’est dur, même si ce ne sera pas comme avant, c’est, je pense, important. L’énergie en tout cas sera particulière.« 

Pompeii, distribué par Mexican Summer. ****

Le 28/03 à l’Aéronef (Lille) et le 11/04 à l’Ancienne Belgique (Bruxelles)

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