Pourquoi Angoulême reste « the place to BD »

© Catherine Meurisse
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Être présent au festival d’Angoulême, pour tous les acteurs du secteur, c’est coûteux et épuisant, mais c’est incontournable. La preuve par les exemples, et la présence en force des Belges.

Catherine Meurisse ne boude pas son plaisir. Toujours rieuse, l’autrice des Grands Espaces, de La Légèreté (tous deux nommés dans les sélections 2017 et 2019 des Fauve d’Or) et de notre double couverture originale de la semaine (ci-dessus), est d’évidence contente d’être là: d’abord, parce que l’enfance à la campagne qu’elle raconte dans son dernier album se déroulait à 50 kilomètres d’ici; ensuite, parce qu’elle nourrit un lien très particulier avec le festival « qui m’a en partie construite ». « J’y venais quand j’étais adolescente, et j’y ai gagné tous les concours de dessin auxquels j’ai participé, quatre ans de suite. Puis en 1997, j’ai gagné, à 17 ans, « le Grand Écureuil d’or » (rires), c’est une allusion au sponsor de l’époque, qui m’a permis de montrer pour la première fois mon travail à des adultes, dont Jean Solé, qui m’a emmenée dans les bureaux de Fluide Glacial, et puis de là, à Charlie Hebdo. C’est donc un plaisir d’être là, mais ce ne sont pas des vacances! »

Pourquoi Angoulême reste
© Catherine Meurisse

Catherine, comme d’autres, essaie de ne venir au festival que lorsqu’elle a « quelque chose à y vendre, sinon c’est trop éprouvant ». « Il faut savoir choisir ce qui est le plus intéressant, et pour eux et pour moi. C’est l’attaché de presse et le festival qui proposent des rencontres, des plages de dédicaces, des choses à faire, et on essaie de faire au mieux, le bon mélange entre faire plaisir aux lecteurs, au festival, à l’éditeur, à moi. Là je cours depuis hier (elle a mené une masterclass, participé à des rencontres internationales, et pour l’heure répond aux sollicitations de la presse et multiplie les séances de dédicaces qu’elle réalise à l’aquarelle, NDLR) et je n’ai encore fait que croiser les collègues, qui ont aussi une bonne raison d’être là! Mais c’est important d’être présente, d’aider un livre à prolonger sa vie, à exister. Le festival sert à ça. »

L’armada belge francophone

Le besoin d' »en être » est aussi devenu l’un des objectifs majeurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de ses services à la culture. Depuis plusieurs années, elle a investi les lieux en tant qu’entité propre, fédérant sous sa bannière et dans un seul espace toutes les maisons d’édition francophones belges qui en font la demande -soit toutes celles qui ne pourraient jamais prendre en charge les frais énormes d’un stand à Angoulême: les 54 m² occupés par « L’expédition belge », comme elle se nomme sur tous les visuels repensés et réalisés pour cette édition, lui coûtent 20.000 euros (on parle de trois à quatre fois plus pour des emplacements comme ceux de Dupuis ou Le Lombard).

Le stand de la Fédération Wallonie-Bruxelles: 54 m² de visibilité pour les éditeurs belges francophones.
Le stand de la Fédération Wallonie-Bruxelles: 54 m² de visibilité pour les éditeurs belges francophones.© J. Van Belle – WBI

C’est ainsi que depuis près de dix ans, les Belges de FRMK, La 5e Couche, L’Employé du Moi, La Crypte Tonique, Les Impressions Nouvelles et d’une multitude de fanzines et de petites structures bruxelloises ou wallonnes ouvrent la fameuse « bulle New York », dédiée à l’édition alternative. Une présence pérenne, spectaculaire et désormais (re)connue qui donne écho au premier objectif de la Fédération -faire connaître ses auteurs et éditeurs- laquelle a ajouté, cette année, deux nouvelles initiatives d’envergure à son « package Angoulême », « nées après réflexion, au sein d’un nouveau plan d’action plus global« , nous ont expliqué Marie-Eve Tossani, du Centre Wallonie-Bruxelles et Aurore Boraczek, du secteur Lettres & Livres de l’agence Wallonie-Bruxelles International. À savoir « la création et la distribution d’un catalogue reprenant les éditeurs présents, et l’organisation, pour la première fois, d’un petit déjeuner professionnel ». Celui-ci, organisé le vendredi matin, a fait le plein: tout ce que le petit monde de l’édition belge indé compte d’acteurs, « mais aussi des médias comme Les Inrocks ou le New York Times, d’autres organisateurs de salon, peut-être pas encore assez d’éditeurs étrangers ». « Le but est évidemment de tisser des liens, de faciliter les réseautages culturels et économiques à l’international, et d’aider au rayonnement, dans ce cas-ci, de la bande dessinée francophone belge. Cette année par exemple, on aura un énorme stand de 500 m² au salon du livre de Genève, à la demande de celui-ci, et on constate avec plaisir qu’une autrice francophone belge a présidé le jury des Fauve: ça sera évidemment mentionné dans nos bilans d’activité, c’est une artiste que la Fédération soutient depuis très longtemps. »

Pourquoi Angoulême reste
© Catherine Meurisse

Reste l’essentiel

Dans un tout autre genre, la Région de Bruxelles-Capitale a elle aussi investi dans le rayonnement d’Angoulême, et dans ses espaces d’exposition: La Fête de la BD possède un stand dans la bulle principale, la plus fréquentée, où on ne vend aucune BD ni ne dédicace aucun livre, mais où on promotionne avec quelques flyers, deux animateurs et des selfies rigolos « cet autre grand événement européen autour de la bande dessinée » auprès des éditeurs, des professionnels et des visiteurs, nombreux à avoir effectué de gros déplacements pour venir jusqu’ici et parfois loger ou cher, ou loin. Or à Bruxelles, axe principal de communication sur le stand angoumoisin, « on ne connaît évidemment aucun problème ni de logement, ni d’accessibilité. Nous, nous ne sommes pas ici pour promouvoir des auteurs, mais bien le tourisme à Bruxelles ». D’autres encore se chargent, à Angoulême, de leur propre promotion: on y a ainsi vu Pieter De Poortere, l’auteur flamand de Dickie, signer un contrat d’édition en Chine, ou Hermann négocier des droits de traduction de ses séries en russe. Bref, plus personne, même ceux qui en détestent le palmarès, ne peuvent faire l’économie d’une présence à Angoulême.

On en rediscute avec Catherine Meurisse, qui confirme mais revient aussi à l’essentiel, et aux raisons qui la ramènent ici, quatre ans après les attentats de Charlie Hebdo desquels elle a réchappé: « Les foules, je ne peux pas dire que j’aime ça, mais les lecteurs, c’est la seule foule que je supporte. Ça reste un miracle de publier un livre et de le faire lire. Et ici, je rencontre des gens qui me disent « Moi, j’ai aimé le livre parce qu’il me rappelle mon enfance », « parce que j’ai un ancêtre qui a fait pareil », « parce que j’ai une soeur qui » , etc. Souvent, ce sont des belles raisons, pas liées à Charlie: les gens ne viennent pas épier comment je me soigne. Certains me découvrent, et ça c’est génial. »

Pourquoi ils viennent à Angoulême

Pourquoi Angoulême reste

Lewis Trondheim, co-responsable de L’Association

« Personnellement, c’est ma 30e année d’affilée. Et l’Association y a possédé un stand dès sa première année. Ça nous coûte au final, tous frais et tous bénéfices déduits, 10.000 euros. Pour une structure comme la nôtre, c’est énorme. Mais c’est le moment où on peut se voir avec les auteurs, qui sont contents d’être invités. C’est une visibilité pour les lecteurs et pour la profession. Il y a le marché des droits également. Mais c’est vrai que je me pose la question de venir dans les années qui viennent. Le but principal n’est en tout cas pas de vendre des bouquins. Ça renforce surtout le côté familial de la maison, ça crée des liens. Seize de nos auteurs sont présents, invités par nous ou par d’autres. Quant aux prix, il n’y a que celui de Meilleur album qui rapporte vraiment des ventes. Le prix Révélation que j’ai reçu en 1994 m’a par contre ouvert des portes. »

Stéphane Noël, co-responsable de L’employé du Moi

« Pour nous, Angoulême a un coût surtout humain. Ici, les stands sont payés par la Fédération Wallonie-Bruxelles, et c’est royal parce que ça représente le plus gros des frais. Les auteurs sont par contre à notre charge. Longtemps, Angoulême a été le seul festival qu’on faisait. Il demande des besoins et des capacités particulières. À la fin de la première fois, j’étais vidé de toutes les énergies, j’avais mal dormi, on était des zombies errant dans les allées. Je ne savais plus pourquoi je faisais de la BD! Mais c’est important parce que, en tant que groupe, il faut être visible. Et avec le temps, on rencontre ses alter ego, on rencontre toute la scène francophone et internationale. Les ventes, elles, elles montent doucement en puissance. Dans notre structure animée par cinq bénévoles, Angoulême paie un livre. Avec ce qu’on vend, on arrive, parfois, à boucler le financement d’un bouquin. »

Pourquoi Angoulême reste

Jérémie Moreau, Fauve d’Or 2017

« Quand j’étais petit, j’ai fait tous les concours d’Angoulême. De 8 à 16 ans, j’ai tenté la BD scolaire, tous les ans, pendant huit ans, et je l’ai gagné à 16 ans. J’ai continué avec le concours « Jeunes Talents » en parallèle de mes études, et je l’ai gagné en 2012. Le Fauve d’Or, je ne l’ai évidemment pas réfléchi comme ça, et il est arrivé de nulle part, je l’espérais à 50 ans! Mais ce festival est donc hyper important pour moi, je lui suis redevable. Concrètement, ça fait vendre plus d’albums, donc ça représente moins de risques pour l’éditeur, donc plus de liberté pour moi. Tout est imbriqué. Et puis c’est un peu comme une Miss France, cette année je garde encore l’étiquette angoumoisine: hier je faisais visiter l’exposition que j’ai pu monter ici, à la demande du festival, à un peut-être futur sponsor, ça fait partie du service après-vente. »

Gilles, amateur

« On est venus en famille depuis Paris, c’est la première fois, on voulait voir ce que c’est. Ma femme m’a offert le week-end pour mon anniversaire -mais on s’y est pris trop tard pour le logement, tout était pris dans la ville, on a attendu un taxi près de deux heures à l’hôtel ce matin. Le petit, il aime bien Boule & Bill et les Schtroumpfs, moi c’est plutôt les mangas, d’ailleurs je suis un peu déçu par l’espace Manga City, c’est moins grand que la Japan Expo. Pour les dédicaces, c’est l’usine, j’avais jamais vu ça! J’en voulais une ou deux, mais on m’a dit que je m’y suis mal pris, faut s’inscrire et attendre longtemps. Je ne savais pas qu’il y avait autant de livres, autant de choses différentes. Les expos, je crois qu’on n’aura plus le temps, il y avait trop de monde. Mais j’ai acheté quelques livres, on a fait chauffer la carte. »

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