Critique | Livres

Le livre de la semaine: le roman graphique de Lucas Varela

4,5 / 5
© National

Lucas Varela, Editions Tanibis

La Dernière Comédie de Paolo Pinocchio

200 pages

4,5 / 5
© National
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

L’Argentin Lucas Varela fait de Pinocchio sa propre marionnette dans Une fresque démoniaque à la fois baroque et ligne claire!

Il était une fois l’Eden, du moins comme Lucas Varela l’imagine – et le bougre a l’imagination très, très fertile. Un Eden bâti littéralement sur le chaos. Un dragon déguisé en serpent vient souffler sur les braises de la jalousie que vouent les poissons aux oiseaux. Ces derniers qui volent, libres comme l’air, bouffent les «éternellement submergés» et leur défèquent dessus. La révolte couve et la colère de Dieu sera terrible!

Quel rapport avec Pinocchio? Bien plus tard, dans la Venise de la Renaissance, Pinocchio n’est plus un pantin mais un excellent voleur qui, sans le savoir, s’empare à la fois d’un diamant foutrement magique et du sceau des muses, caché sous son nez de bois. Un sceau à la fois «clé de toute création» et porte d’entrée d’un univers mêlant les cercles de l’Enfer de La Divine Comédie de Dante, des récits bibliques, des créatures de Jérôme Bosch, de la tragédie grecque, de la commedia dell’arte et même un cauchemar contemporain! Une véritable cosmogonie qui se joue des époques, des temporalités et des références, et dont on pourrait craindre le caractère foutraque si elle n’était pas écrite et dessinée par Lucas Varela, maître d’une nouvelle ligne claire très actuelle, elle-même nourrie de références internationales, mais qu’aurait sans doute appréciée Hergé.

Féroce et érudit

Ce n’est pas la première fois que Lucas Varela fait du pantin Pinocchio le véhicule parfait pour des récits personnels axés, entre autres, sur les affres et les mystères de la création. La première fois, c’était en 2007, dans le recueil argentin d’histoires courtes Estupefacto. On l’a retrouvé en 2011, dans Paolo Pinocchio, publié en France et en Belgique par Tanibis, éditeur petit mais pointu, qui en a fait un de ses fidèles auteurs. Dix ans plus tard, Varela confie à cette maison ce qui ressemble furieusement à son grand œuvre, lui qui avait déjà acquis une nouvelle dimension avec notamment L’Héritage du Colonel et Le Jour le plus long du futur (Delcourt), plus récemment Le Labo sur un scénario d’Hervé Bourhis (Dargaud), ou encore un travail d’illustrateur notamment pour Focus. Avec cette Dernière Comédie virevoltante, féroce et érudite, il prouve qu’il fait désormais partie des grands auteurs contemporains, porté à la fois par un graphisme au sommet de sa grammaire et de sa lisibilité, un imaginaire aussi fertile qu’original et un sens de la narration ici presque miraculeux, tant les occasions étaient belles de s’y perdre. Il faudrait en tout cas être fou et aveugle pour passer à côté de cette fresque démoniaque aux accents baroques bien dosés, un des grands romans graphiques de l’année.

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