"Je trouve formidable que Telex vive. Marc est mort mais Telex vit. Ce n'était pas le groupe de Marc mais celui de trois personnalités." Dans une rare interview accordée à la presse, celle qui a longtemps partagé la vie de Marc Moulin, Laurence Fassbender, parle, enthousiaste, de la sortie de This Is Telex. Parce que cet album compilatoire est d'autant plus un événement qu'il est à l'initiative de Mute Records, label historique de Depeche Mode, Nick Cave et Moby. Classe et reconnaissance, douze ans après la mort de Moulin, celle-ci signant de facto la fin du trio. Soit quatorze titres dont les deux reprises inédites à ce jour: une relecture distanciée de The Beat Goes On/Off, géniale vieille scie de Sonny & Cher, ici mutante. Et puis, vieille marotte en particulier de Dan Lacksman, le plus beatlesien des trois, une cover de Dear Prudence, chanson-phare du White Album de 1968. Mais comment les musiciens belges actuels, de générations et genres divers, appréhendent-ils cette aventure débutée en 1978? Coup de sonde.
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"Je trouve formidable que Telex vive. Marc est mort mais Telex vit. Ce n'était pas le groupe de Marc mais celui de trois personnalités." Dans une rare interview accordée à la presse, celle qui a longtemps partagé la vie de Marc Moulin, Laurence Fassbender, parle, enthousiaste, de la sortie de This Is Telex. Parce que cet album compilatoire est d'autant plus un événement qu'il est à l'initiative de Mute Records, label historique de Depeche Mode, Nick Cave et Moby. Classe et reconnaissance, douze ans après la mort de Moulin, celle-ci signant de facto la fin du trio. Soit quatorze titres dont les deux reprises inédites à ce jour: une relecture distanciée de The Beat Goes On/Off, géniale vieille scie de Sonny & Cher, ici mutante. Et puis, vieille marotte en particulier de Dan Lacksman, le plus beatlesien des trois, une cover de Dear Prudence, chanson-phare du White Album de 1968. Mais comment les musiciens belges actuels, de générations et genres divers, appréhendent-ils cette aventure débutée en 1978? Coup de sonde. "J'ai découvert Telex avec leur reprise de Dance to the Music de Sly & The Family Stone. Je trouve qu'ils étaient particulièrement forts pour détourner et s'approprier d'autres tracks! Ils ont clairement une influence importante sur l'ensemble de l'électro et de la pop moderne: en termes de textures, de sons, de compos et d'arrangements. On peut le ressentir chez Daft Punk, Stuart Price, Soulwax, et bien d'autres: ça transpire Telex. Je les trouve aussi ultra forts pour leurs "topline" vocales, avec un truc parfois sexy, parfois décadent, parfois presque out of tune, que je peux retrouver aussi chez Talking Heads. J'ai brièvement rencontré Michel Moers chez lui à Boitsfort, pour une première séance photo pour Mustii. Je m'attendais à voir un mec complètement barré ou un punk cinquantenaire, mais il était tout à fait posé et super accueillant. Très structuré, comme sa belle maison d'architecte." Charlotte: "J'ai écouté sur Spotify Dear Prudence, que j'adore, quinze fois ce weekend. Leur son est hyper actuel, comme quoi ils restent au niveau: c'est pas pour rien qu'ils sont signés chez Mute. David a grandi avec un casque sur les oreilles et s'endormait sur les programmes électroniques nocturnes. Quand il a découvert que certains de ces groupes étaient belges, il hallucinait. Telex et Front 242 ont été des moteurs pour nous et pour la musique électronique, ici en Belgique. C'est inspirant et encourageant pour nous aussi." David: "La technologie analogique puis digitale? J'ai fait mes premier sons avec un Commodore, fastidieux à programmer. C'est plus tard que les ordis modernes ont tout facilité. L'ordi actuel te permet de visualiser l'ensemble de ton travail et de pouvoir travailler très précisément, là ou tu veux. La programmation a apporté une accessibilité pour tous, sans avoir spécialement de connaissance musicale. Et il est très facile de se perdre dans cette montagne de technologie et de nouveautés qu'on nous propose sans cesse. Pas étonnant qu'on voit aujourd'hui ce grand retour à l'analogique et au modulaire." "Pour un groupe qui fait de la musique électronique, avoir un album sur Mute, c'est une consécration et la reconnaissance d'un pair, le boss Daniel Miller. Pour lui, Telex fait vraiment partie de l'Histoire de la musique et il doit penser qu'il y a un intérêt à mettre Telex dans l'oreille de gens qui n'y ont pas eu accès jusque-là. J'ai toujours trouvé Telex extraordinairement intelligent. Leur côté amusé/amusant/surréaliste typiquement belge était sans doute trop au 25e degré pour avoir un succès dans quelque chose d'aussi pathétique que l'Eurovision. C'est le genre de groupe only in Belgium. Extraordinairement pointu, notamment dans l'utilisation unique et puissante que Dan fait de son Moog, les harmonies de Marc, le recul amusé de la voix de Michel. C'est qualitatif." "Je suis né en 1972, donc je suis de la génération qui a pu trouver le Telex des années 80 un rien suranné. J'écoutais plutôt Front 242 ou Revolting Cocks. Après coup, je me suis rendu compte de l'étendue de l'influence de leur travail et de la pertinence de celui-ci, qui était pas mal en avance. Leur style a rayonné dans le style plus pop, chez Lio ou Jacno, voire les couleurs sonores de Jo Lemaire et sa reprise de Gainsbourg. Il a fallu que mon regard d'ado s'efface pour arriver à une écoute plus globale et analytique: en réécoutant Moskow Diskow, je me suis dit wow! Et puis, le synthé modulaire, dont Dan a été le premier propriétaire en Belgique, traverse la musique depuis un demi-siècle de façon discrète mais omniprésente. Dans toute la musique électronique, de la minimale berlinoise à l'ambient, cet instrument a tout conditionné." "Donc il y avait le grand frère Kraftwerk, Yello et Telex. Je sentais qu'il y avait de la recherche et ce qui m'a toujours frappé, c'est la qualité du travail du trio. Parce qu'ils pratiquaient un ton un peu léger, on a eu tendance à croire que leurs morceaux étaient faciles, mais pas du tout. Dan fait partie des gens qui ont une maîtrise incroyable des machines, par exemple de la synthèse modulaire. À l'époque, les instruments étaient incroyablement rigides: il n'y avait pas de mémoire sur les machines, tu tirais la prise du synthé, et il fallait tout refaire. Donc, il fallait une connaissance pour se rapprocher des sons déjà trouvés! J'ai le sentiment que Front, Telex et d'autres étaient tous alliés dans une recherche de la musique électronique. L'avantage de Telex sur nous, c'est qu'ils avaient un musicien -Moulin-, ce qui n'était pas notre cas. On procédait plutôt par collages." "J'ai rencontré Marc Moulin au tout début de Telex à l'époque du premier single, Twist à Saint-Tropez, paru en 1978. Et puis, je lui ai demandé, ainsi qu'à Dan, de s'occuper de Vanda (Lio). Si Dan avait été français, il aurait été une star mondiale. J'ai fait pour Telex la version anglaise d'Euro-vision et l'un ou l'autre titre comme Soul Waves. Michel Moers, qui écrivait la plupart des textes, avait un côté BD. Et je trouve que son espèce de voix blanche est un peu sous-estimée: il était là avant Daho ou Murat. En plus, il chante vraiment bien. Je pense que pas mal de gens sont passés à côté, peut-être parce que Telex ne la ramenait pas. D'ailleurs, les Français ne comprenaient absolument pas leur démarche, ni leur barbe et moustache (rires)." Lennert Coorevits: "Moi et mon frère Janus sommes trop jeunes (nés en 1993 et 1995, NDLR) pour avoir connu Telex en temps réel, même si en grandissant, ça faisait partie des groupes que notre père citait volontiers. Là, on a écouté leur version de Dear Prudence, qui est absolument cool. Telex, pour nous, a commencé avec Moskow Diskow, qu'on n'a pas cessé de jouer à des soirées ou à graver en CD. ça reste toujours l'un des meilleurs morceaux de dance mondiale. Et puis on a découvert Euro-vision et leur sens de l'humour. Le reste du catalogue contient d'autres merveilles. Dans CDD, on utilise pas mal de vieux matos que Telex pratiquait, le Juno, les synthés analogiques. Si nos morceaux ne sont pas en eux-mêmes humoristiques, il y a de la dérision, notamment dans nos clips. Telex est l'un des rares groupes qui est parvenu à célébrer la musique tout en étant drôle. "Telex est un magnifique exemple de notre fausse simplicité. Ce sont des iconoclastes qui peuvent revenir à l'essence même d'un titre ou d'un mot: le contraire de ce que ferait un Italien (sourire). Comment dire plus avec moins de choses? Ils ont un peu payé le prix des précurseurs...Je me souviens que Kylie Minogue avait demandé les bandes de Moskow Diskow, et puis elle a sorti son plus gros hit jusqu'alors, Slow, clairement inspiré de Telex! À l'époque de The Player (2006), j'ai demandé à Dan de mixer trois-quatre de mes morceaux, et il n'a pas utilisé d'effets: la ligne claire, mettant tout en balance sans vouloir décorer. Je considère ce trio comme du Pop Art: pas un hasard s'ils ont travaillé avec les Sparks. Mais ils vont extrêmement loin dans la philosophie des synthés: pour Dan, c'est une vraie religion. Avec l'analogique, il faut saisir l'extase entre toi et l'instrument parce que tu ne vas jamais vivre deux fois la même chose. Et la new beat, dans l'utilisation de slogans, de textes courts, s'est certainement inspirée de Telex, comme Daft Punk d'ailleurs." "Je suis une fan inconditionnelle de Telex, découvert ado au milieu des années 90. Je n'aime pas trop le terme "belgitude" mais c'est quand même le point d'originalité, l'air de ne pas dire des choses qui sont en fait sérieuses. Telex a réinjecté du politique dans une musique qui l'avait écarté. Au-delà de la question belge, la force de Telex est d'infiltrer des milieux ultra mainstream, totalitaires -comme celui de l'Eurovision- de manière subversive, en faisant comme s'il était dans du premier degré. Comme en Belgique rien n'a de sens, on doit trouver d'autres solutions. Par l'humour, entre autres. Il y a là une volonté de ne pas se laisser dominer par les machines, de ne pas être formaté: plus Apple a du pouvoir, plus on risque de faire tous la même musique. Ce qui m'intéresse, justement, c'est de m'immiscer dans ces systèmes et de les pervertir. Avec une musique agréable à écouter mais que je peux prendre très très au sérieux."