Ce matin-là, Matthew Herbert a le blues. Le Brexit blues. À l'autre bout du Skype, le musicien, producteur, remixeur et DJ ne se fait visiblement toujours pas à l'idée: dans quelques jours, son pays va larguer les amarres. Il a pourtant bien tenté de s'y résoudre. Habitué des tours de force, glissant derrière chacune de ses sorties discographiques un sous-texte politique, il avait même lancé son Brexit Big Band, avec tournée et album à l'appui - The State Between Us sorti l'an dernier. L'objectif? Raconter en direct cette grande tragédie politique contemporaine. Nul doute qu'il s'attendait à ce que la tâche soit ardue. Mais absurde à ce point-là? Probablement pas...
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Ce matin-là, Matthew Herbert a le blues. Le Brexit blues. À l'autre bout du Skype, le musicien, producteur, remixeur et DJ ne se fait visiblement toujours pas à l'idée: dans quelques jours, son pays va larguer les amarres. Il a pourtant bien tenté de s'y résoudre. Habitué des tours de force, glissant derrière chacune de ses sorties discographiques un sous-texte politique, il avait même lancé son Brexit Big Band, avec tournée et album à l'appui - The State Between Us sorti l'an dernier. L'objectif? Raconter en direct cette grande tragédie politique contemporaine. Nul doute qu'il s'attendait à ce que la tâche soit ardue. Mais absurde à ce point-là? Probablement pas... Comment vous est venue l'idée de monter un Brexit Big Band? Au lendemain du référendum, je me suis dit que je ne pouvais pas me contenter de subir les choses. Vous savez, je me sens fondamentalement Européen. Mon premier voyage professionnel remonte à 1994, à Anvers pour jouer en tant que DJ, sous le nom de Dr Rockit. Quand vous vous baladez dans la ville, que vous visitez le centre historique, que vous traînassez dans les bars, dans les restaurants, vous vous sentez faire partie d'un même projet. Et en même temps, ce genre de voyage vous montre une autre version de l'Histoire. Depuis, j'ai sans doute passé plus de temps à Berlin qu'à Manchester, et je connais mieux Bruxelles que Bristol. À cet égard, je suis extrêmement chanceux. L'Europe m'a donné l'occasion de tomber amoureux d'autres disques, d'autres cuisines, d'architectures, de paysages. À chaque fois, en se sentant bienvenu, accueilli, écouté. Ma vie s'est terriblement enrichie grâce à l'Union. Et malgré le Brexit, j'espère que mes enfants pourront également profiter de ça... C'est ça qui est absurde: faire en sorte que ce soit plus compliqué de rencontrer d'autres gens, d'autres regards... Que ce soit plus dur de se faire des amis, en fait. Le résultat du référendum vous a surpris? Non, pas vraiment. On ne peut pas dire que le monde va vraiment bien, l'emploi est en danger, la sécurité sociale menacée, etc. Il y a forcément une envie de changement. Or, dans pas mal de médias, on a distillé l'idée que ça irait mieux si on sortait de l'Union européenne. Et la gauche n'a pas su proposer les bonnes réponses. Guy Garvey, du groupe Elbow, explique qu'aujourd'hui, le plus important est que les partisans des deux camps se reparlent. Pour moi, la division entre les "leavers" et les "remainers" est totalement artificielle. ça ne veut rien dire. Le plupart de mes voisins ont voté pour le Brexit. Est-ce que je dois arrêter de leur parler? Aller leur casser la gueule? Non, au contraire, je veux me soucier d'eux. En fait, ce que veulent les gens est assez clair: ils aspirent à une société plus juste, dans laquelle ils peuvent compter sur de bonnes écoles, de bons hôpitaux, un environnement sain, et des emplois stables, avec un salaire qui leur permet de partir en vacances en été. En ce sens, je crois que le plus important aujourd'hui est surtout de se réapproprier le récit politique. Il nous faut raconter notre propre histoire, et pas celle que Boris Johnson veut nous faire avaler. Et retrouver une certaine clarté. Que les hommes politiques rendent compte de leurs actes aux gens. On sait que Boris Johnson a menti, par exemple. Et pourtant il est toujours là. Comment voulez-vous rassembler quand vous ne dites pas la vérité? Quel était exactement le but du Brexit Big Band? Au départ, la volonté était de raconter l'Histoire en temps réel. Mais après un an, la situation était devenue chaotique. Parce que le fonctionnement du gouvernement lui-même était complètement incohérent! Vous n'y retrouviez ni vision, ni ambition, ni joie de vivre... À un moment, il a fallu que je reprenne le contrôle. Le projet est devenu moins le récit du Brexit qu'un commentaire de ma part sur les choses auxquelles je tiens. Il y a un truc qui m'énerve par exemple, c'est quand j'entends les gens dire: "On a survécu à la Seconde Guerre mondiale, on survivra bien au Brexit". Sauf que ceux qui balancent ça ne l'ont même pas vécue. C'est absurde! Dans le disque, on a donc enregistré le son d'un biplan de la Seconde Guerre. Et je l'ai utilisé en introduction d'une reprise de Moonlight Serenade (le célèbre air de Glenn Miller, NDLR) que j'ai enregistrée avec un orchestre allemand: ce qui est aussi une manière de rappeler que l'Union s'est créée après la guerre, en rassemblant d'anciens pays ennemis... En filigrane, le Brexit pose aussi la question de l'identité britannique, non? Oui, en effet: qu'est-ce que ça veut dire que d'être britannique, aujourd'hui? La question du patriotisme est compliquée à aborder dans un monde globalisé néo-libéral. En tout cas sans sonner comme quelqu'un de (très) à droite. Quelque part, aujourd'hui, la Grande-Bretagne est juste une pièce du puzzle capitaliste. Le rail a été complètement privatisé, le principal gestionnaire d'électricité a été repris par EDF, etc. On ne possède plus grand-chose, on ne construit plus grand-chose. Les seules choses dans lesquelles on a encore des pions, c'est dans les services financiers et dans l'industrie créative. Comment envisagez-vous le futur? J'espère que le Brexit sera un grand fiasco, et que ça renverra les Tories du pouvoir pour au moins les 30 prochaines années (rires). Quelque part, le plus cocasse dans cette histoire est que, pour une fois, les progressistes vont se retrouver du "bon" côté de la barrière. Le capitalisme a besoin que les marchandises et les gens puissent circuler librement. À partir de là, est-ce qu'on pourra vraiment se passer d'un bon deal avec la plus grande économie du monde? Cela étant dit, à la fin de la journée, le véritable défi est ailleurs: comment va-t-on s'attaquer au changement climatique? C'est ça la véritable urgence, la première préoccupation. Que ferez-vous ce 31 janvier? Oh, je serai en répétition au Barbican Centre, à Londres. Dimanche, j'y jouerai une nouvelle version de la Neuvième symphonie de Beethoven. Au ralenti, pour en faire une sorte de marche. Funèbre en l'occurrence...