L'anecdote est connue: en janvier 1990, l'armée américaine aurait délogé le général panaméen Manuel Noriega de la nonciature (l'ambassade du Vatican, en d'autres termes) où il s'était réfugié en jouant non-stop et à volume très élevé de la musique rock en dessous de ses fenêtres. Longtemps, on a parlé du choix de David Bowie, de Jimi Hendrix et de Guns N' Roses. Un article plus récent du New Yorker cite quant à lui Alice Cooper et son No More Mr. Nice Guy ainsi que le You Shook Me All Night Long d'AC/DC. C'est que Manuel Noriega aimait surtout l'opéra, explique l'article d'Alex Ross, et qu'il semblait donc normal aux petits malins de la CIA de dès lors lui balancer du hard rock, puisque quelqu'un qui aime l'opéra déteste en principe cette morveuse musique du diable.
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L'anecdote est connue: en janvier 1990, l'armée américaine aurait délogé le général panaméen Manuel Noriega de la nonciature (l'ambassade du Vatican, en d'autres termes) où il s'était réfugié en jouant non-stop et à volume très élevé de la musique rock en dessous de ses fenêtres. Longtemps, on a parlé du choix de David Bowie, de Jimi Hendrix et de Guns N' Roses. Un article plus récent du New Yorker cite quant à lui Alice Cooper et son No More Mr. Nice Guy ainsi que le You Shook Me All Night Long d'AC/DC. C'est que Manuel Noriega aimait surtout l'opéra, explique l'article d'Alex Ross, et qu'il semblait donc normal aux petits malins de la CIA de dès lors lui balancer du hard rock, puisque quelqu'un qui aime l'opéra déteste en principe cette morveuse musique du diable. Cette opération de guerre psychologique a bien eu lieu, mais ce que l'on ignore généralement, c'est qu'elle n'a en réalité pas fonctionné. Manuel Noriega ne s'est jamais rendu aux Delta Forces les oreilles en sang, les nerfs à vif et dégoûté à jamais du heavy metal. Il a tout simplement accepté de se rendre dès que les États-Unis lui ont garanti qu'il serait traité comme un prisonnier de guerre. Quelques jours auparavant, le président Bush avait d'ailleurs ordonné à ses troupes de ranger les CD et la sono, jugeant cette idée de torture psychologique musicale "irritante et mesquine". Bref, on ne sait en fait pas du tout à quel point la musique a joué un rôle dans la capitulation de Noriega. Ce qui est prouvé, en revanche, c'est l'efficacité des armes soniques. Or, si diriger sur quelqu'un une onde sonore à 150 décibels suffit à le neutraliser instantanément, pourquoi aller s'emmerder à se farcir 350 fois par jour Welcome to the Jungle en même temps que lui en attendant qu'il sorte enfin de son trou? En 2011, la police new-yorkaise a elle aussi chassé de Zuccotti Park les derniers manifestants du mouvement Occupy Wall Street en utilisant des armes soniques. Ce fut plutôt efficace, une affaire de quelques heures. Plus efficace, en tous cas, que le siège texan de Waco, en 1993, ou de celui de l'église de la Nativité de Bethléem, en 2002, où le FBI et l'armée israélienne ont utilisé du heavy metal des heures et des heures durant pour tenter de faire sortir les Davidiens de leurs fermes dans un cas et les militants palestiniens de la basilique dans l'autre. Ce qui a tout de même duré 51 jours au Texas et 39 en Cisjordanie. Militariser la musique se fait aussi dans la société civile. Et on n'y utilise pas que du hard rock. Ainsi, certains centres commerciaux diffusent de la musique classique parce que celle-ci est supposée fortement déranger les jeunes qui ont l'habitude de sinon glander dans ce type d'endroits, au risque de faire peur à la clientèle plus "respectable". On sait aussi qu'en Irak et à Guantanamo, les morceaux choisis lors des séances de torture relèvent en principe plus de l'humour tordu et du sadisme des tortionnaires que du choix d'une musique qui serait plus efficace qu'une autre pour faire craquer les gens. Les titres de ces chansons ou certaines de leurs paroles sont toujours pleins de sous-entendus potentiellement amusants pour quelqu'un qui maîtrise la langue anglaise. Or, ce n'est que rarement le cas des prisonniers. Dans The Men Who Stare at Goats du journaliste Jon Ronson, Jamal, un jeune gars capturé à Kandahar, explique ainsi qu'attaché à une chaise, on lui a souvent fait écouter des CD de reprises de Fleetwood Mac, un best of de Kris Kristofferson ainsi qu'un album de Matchbox Twenty, des heures durant, mais à un volume tout à fait normal. Jamal, qui a grandi au Royaume-Uni et a depuis été libéré, ne comprend toujours pas le but de la manoeuvre. Jon Ronson ne comprend pas non plus le choix d'une musique a priori aussi inoffensive et en va même jusqu'à suspecter l'ajout sur ces CD de messages subliminaux et de fréquences inaudibles censées reprogrammer le cerveau des prisonniers. En 2003, il a été rendu public que la CIA utilisait également la chanson pour enfants I Love You de Barney The Purple Dinosaur, qui pouvait être diffusée en boucle à plein volume 45 minutes d'affilée aux prisonniers torturés dans des containers uniquement éclairés au stroboscope. Ça n'a pour Ronson aucun sens et sa nature paranoïaque le pousse à chercher une logique dans le choix de ces chansons, puisque les disques retenus sont les mêmes "tant à Guantanamo qu'en Irak". J'ignore si cette logique existe mais je ne pense pour ma part pas que ce soit réellement important. Ce sont le volume sonore et les fréquences qui induisent des effets psychologiques et même physiques sur les gens. La répétition aussi, bien évidemment, ainsi que le contexte. Dans le cadre d'une opération comme celle contre Noriega, le but était d'irriter. La "torture musicale" relève quant à elle plutôt de la privation sensorielle, empêcher les gens de dormir, les désorienter... Toute chanson répétée en boucle devient forcément complètement irritante mais si je prends mon cas personnel, je serai beaucoup plus vite irrité par Juicy, du trip-hop ou de l'accordéon que par de la techno, du metal ou même Eminem. Et si on me passe Kris Kristofferson, je risque bien de rapidement m'endormir, même en pleine lumière et surveillé par des barbouzes. Bref, la logique voudrait que la CIA ait à sa disposition une gigantesque médiathèque, ainsi que la liste des goûts et dégoûts de chacun. Autrement dit, la logique voudrait surtout qu'il n'y ait pas de logique. L'article du New Yorker nous rappelle d'ailleurs que dans les camps de concentration, comme le raconte notamment Primo Levi, les nazis passaient régulièrement Rosamunde, une polka bien connue des années 1940. L'auteur italien s'en était d'abord amusé, considérant que cette tentative de touche légère dans l'horreur était bien la preuve ultime du "mauvais goût teuton". Puis, il s'était mis à suspecter une farce macabre, le pur plaisir sadique et pour finir, ce qui est probablement vrai, que les nazis utilisaient très consciemment cette musique pour casser le moral des prisonniers. Mais pourquoi Rosamunde et pas La Marche funèbre, qui aurait été drôlement plus efficace? Pourquoi depuis des années, du heavy metal en Irak, alors que n'importe quoi à plus de 130 dB ferait l'affaire, sinon peut-être parce qu'il y a justement ce cliché au sein de l'armée américaine qui voudrait que le heavy metal "dérange les Arabes" (même ceux qui ne comprennent pas l'anglais) par ses régulières allusions à Satan? Pourquoi chercher un sens à l'utilisation de Barney The Purple Dinosaur alors que c'est peut-être justement né d'une blague macabre? Ou parce qu'il n'y avait que ça en stock? Il ne faudrait pas non plus oublier que le bouquin de Jon Ronson, qui date de 2005, laisse entendre que tout cela est complètement irrationnel, que ces méthodes de "torture musicale" sont en réalité la seule petite partie à peu près exploitable que les Américains aient gardée de recherches complètement zinzin et flirtant ouvertement avec la parapsychologie qu'ils ont menée durant des décennies entières pour ne finalement pas à aboutir à grand-chose. Bref, si ce n'est pas juste du sadisme, ce choix musical pourrait très bien avoir été validé par un gradé à qui on a fait gober des études pseudo-scientifiques ou sociologiques plus que douteuses. Point plus important: les années où la torture musicale a été le plus utilisée sont des années où selon les conventions internationales, s'il n'y avait pas de contact physique, légalement, on ne pouvait pas parler de torture. Ce qui explique sans doute encore plus simplement cela.