Vingt-trois heures seize minutes! Voilà vingt-trois heures seize minutes que Jefferson Smith, hagard, tient le crachoir devant le Sénat américain, et le chroniqueur radio couvrant les événements n'en peut plus, pas plus d'ailleurs que les opposants au jeune élu qui se sont relayés dans l'assistance pour mener une guerre d'usure à défaut de pouvoir l'interrompre. Le marathon oratoire insensé touche pourtant à sa fin, consacrant, sur un ultime coup de théâtre, le triomphe de nobles idéaux sur la corruption gangrenant la politique et l'exercice du pouvoir en un happy end attendu. Avec Mr. Smith Goes to Washington (1939), Frank Capra signait son film le plus fameux, une fable dénonçant, non sans ironie, les turpitudes et la collusion des puissants au détriment du peuple, manière pour le cinéaste de mieux exalter les vertus de la démocratie. Une réussite exemplaire, et du cousu main pour James Stewart, incarnation idéale de ce naïf un brin exalté s'arc-boutant à ses principes, boy-scout à qui les "insiders" donneront du "champion des causes perdues" ou autre "Don Quichotte", avant de réaliser à leurs dépens qu'il était "honnête, pas stupide".
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Vingt-trois heures seize minutes! Voilà vingt-trois heures seize minutes que Jefferson Smith, hagard, tient le crachoir devant le Sénat américain, et le chroniqueur radio couvrant les événements n'en peut plus, pas plus d'ailleurs que les opposants au jeune élu qui se sont relayés dans l'assistance pour mener une guerre d'usure à défaut de pouvoir l'interrompre. Le marathon oratoire insensé touche pourtant à sa fin, consacrant, sur un ultime coup de théâtre, le triomphe de nobles idéaux sur la corruption gangrenant la politique et l'exercice du pouvoir en un happy end attendu. Avec Mr. Smith Goes to Washington (1939), Frank Capra signait son film le plus fameux, une fable dénonçant, non sans ironie, les turpitudes et la collusion des puissants au détriment du peuple, manière pour le cinéaste de mieux exalter les vertus de la démocratie. Une réussite exemplaire, et du cousu main pour James Stewart, incarnation idéale de ce naïf un brin exalté s'arc-boutant à ses principes, boy-scout à qui les "insiders" donneront du "champion des causes perdues" ou autre "Don Quichotte", avant de réaliser à leurs dépens qu'il était "honnête, pas stupide". Mr Smith au Sénat allait connaître un triomphe, en dépit de vives polémiques dans le monde politique américain de l'époque, le film étant accusé d'anti-américanisme et de pro-communisme, ce qui prête aujourd'hui plutôt à sourire tant l'oeuvre semble inscrite dans l'ADN d'un pays dont elle rappelle avec insistance les principes fondateurs. Stewart, dans ce qui restera l'un des rôles emblématiques de sa riche carrière, imposera de son côté la figure du rêveur, rebelle malgré lui pour ainsi dire, ou par obligation dans le cas présent, réussissant à infléchir la marche injuste du monde. Ce motif, le burlesque en avait déjà esquissé les contours, de manière moins ouvertement politique, à quoi il privilégiera le décalage. À un Chaplin objectivement marginal, Buster Keaton substitue un personnage indéfini socialement, mais pas moins réfractaire à un ordre du monde qu'il observe avec la distance du rêveur tout en l'arpentant avec la grâce du funambule. Le résultat n'est pas moins probant, et le cinéma de "l'homme qui ne rit jamais" réussit à combiner magistralement poésie, précision mécanique et dérèglements subtils, concentré ouvrant sur de multiples possibles -réenchanter le monde, bien sûr, avec ce que la démarche peut aussi avoir de subversif. Ils seront d'ailleurs nombreux à s'engouffrer sur ses traces, Jacques Tati le premier ( lire par ailleurs), qui met en scène un univers en "tatirama", s'appuyant sur un sens aiguisé de l'observation pour refléter son environnement en quelque miroir déformant. Le personnage de Hulot, avec sa gestuelle en suspension, y apporte une dimension discrètement mais efficacement critique, sa seule présence tenant lieu d'antidote à l'ennui comme à l'uniformité alors qu'il passe le basculement de la France dans la modernité au crible de son regard en coin. À quoi la logique du grain de sable vient donner, à l'occasion, un tour joyeusement destructeur -voir ainsi la seconde partie de Playtime, modèle de déraillement programmé dont le seul équivalent cinématographique reste le non moins décoiffant The Party de Blake Edwards, habité par un Peter Sellers semblant évoluer dans une autre dimension. Pierre Richard endosse à son tour les habits du rêveur de celluloïd à l'orée des années 70, pratiquant l'art délicat du déséquilibre et de la subversion douce dans Le Distrait -presque un titre-manifeste-, qu'il réalise en plus d'en tenir le rôle principal. Soit Pierre Malaquet, publiciste à l'imagination débordante mais à la maladresse insigne dont l'engagement par une agence (dirigée par Bernard Blier, tout un programme) va résulter en une série de gaffes qui sont autant de coups médiatiques, l'humour macabre qu'il pratique sans modération -genre " St Michel, la cigarette qu'on fume jusqu'à la dernière"- faisant mouche au-delà de toute espérance, avec des conséquences qui échapperont à son contrôle. Non content de démonter les rouages de la pub et de la société de consommation, Richard livre une réjouissante satire de la bourgeoisie sous couvert de comédie, le rêveur-gaffeur faisant aussi office de révélateur, suivant un engrenage que n'aurait pas désavoué le Gaston Lagaffe de Franquin. L'irrésistible Alec Guinness évoluait dans de mêmes eaux à la faveur de The Man in the White Suit, tourné par Alexander Mackendrick pour les studios Ealing en 1951. C'est là l'histoire de Sidney Stratton, préposé au rinçage des tubes à essai dans le laboratoire d'une filature du nord de l'Angleterre s'adonnant, dans le plus grand secret, à des expériences qui visent à créer un tissu insalissable et inusable. Et d'arriver à ses fins au prix de quelques explosions et de non moins fréquents licenciements, pour réaliser que l'industrie textile n'est guère disposée à commercialiser un produit susceptible de la priver d'une bonne part de ses revenus, noeud d'une satire sociale percutante et, par bien des aspects, prémonitoire. On retrouve le principe de l'inventeur-rêveur arraché à son petit nuage pour se heurter de plein fouet à la dure réalité du monde dans Tucker: The Man and His Dream, réalisé par Francis Ford Coppola en 1988. Le réalisateur de The Conversation y revient sur le destin de Preston Tucker (Jeff Bridges), ingénieur visionnaire ayant conçu, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une voiture révolutionnaire préfigurant les améliorations des décennies à suivre. Mais qui, sitôt un prototype sorti de ses lignes de production, verra les "géants" de l'industrie automobile de Detroit, Ford, General Motors et Chrysler, se liguer contre lui. Une histoire vraie, renouant par le ton avec les films sociaux des années 30 et 40: "C'est une histoire à la Capra, l'histoire d'un Américain ordinaire, un type sympathique qui tente d'accomplir son rêve malgré la pieuvre imbécile et sans coeur qui finira par ruiner l'économie américaine", expliquera le cinéaste (1). Mais si le film compte parmi les plus sensibles et émouvants de son auteur, c'est peut-être aussi parce qu'on peut y voir la parabole de son propre parcours à Hollywood, cristallisé autour de ses studios, Zoetrope. L'artiste et son rêve en butte à une industrie aux impératifs plus prosaïques, c'est là une antienne presque aussi vieille que le cinéma. Orson Welles et Terry Gilliam, parmi (beaucoup) d'autres en ont fait les frais, qui se sont cassé les dents sur un projet d'adaptation du Don Quichotte de Cervantes, les aventures de l'Homme de la Manche trouvant là une résonance inattendue. Georg Wilhelm Pabst en 1933, Grigori Kozintsev en 1957 ou Albert Serra en 2006 comptent parmi ceux qui s'y frotteront avec un inégal bonheur, le roman de chevalerie se prêtant aux variations les plus diverses. On peut en trouver comme un écho dans le picaresque Uccellacci et Uccellini que réalise Pier Paolo Pasolini en 1966. Un père et son fils, Totò et Ninetto, y battent, tels deux vagabonds innocents, la campagne romaine lorsqu'ils sont accostés par un corbeau -de gauche, précise-t-il- qui leur parle philosophie et politique sans qu'ils y entendent un traître mot. Et d'être projetés au XIIe siècle sous les traits de deux moines chargés, à l'invitation de saint François, d'évangéliser les faucons et les moineaux, les puissants et les humbles, pour leur apprendre la fraternité. Entreprise pour le moins hasardeuse qui livrera la suite de ses enseignements lors de leur retour dans la réalité de l'Italie contemporaine. Quelque 50 ans plus tard, le lumineux Lazzaro Felice, d'Alice Rohrwacher, oscille lui aussi entre fable politique et allégorie poétique. Soit l'histoire de Lazzaro, jeune homme d'une exceptionnelle beauté et d'une pureté immaculée passant, toutes contraintes temporelles abolies, d'une petite communauté rurale à la périphérie urbaine, pour se voir confronté aux vicissitudes du monde. Et un film traçant, sous l'apparence du conte et dans le regard de l'innocent, le portrait d'une Italie contemporaine où les exploités des campagnes d'hier sont les oubliés des villes d'aujourd'hui, la finance et la dérégulation du marché du travail ayant pris le relais de l'aristocratie foncière et de l'Église. Un propos tout sauf naïf pour le coup, à l'instar encore de celui sous-tendant Le Havre (2011), conte de fée social du réalisateur finlandais Aki Kaurismäki. Marcel Marx (André Wilms), un ex-écrivain reconverti cireur de chaussures dans la ville portuaire du Havre, y recueille Idrissa (Blondin Miguel), un jeune clandestin gabonais débarqué dans un container, et traqué depuis sans relâche par les forces de l'ordre. Et d'en appeler à la solidarité sans failles de gens de peu mais de bien pour arracher le gamin à son funeste destin. Dans la grande tradition des cinémas burlesque et social, l'auteur de L'Homme sans passé trouve dans ce drame de l'immigration l'occasion, sous couvert d'humour absurde et laconique et de décalage contrôlé, de réenchanter le monde, confiant en la possibilité d'une humanité réaffirmée. Ou, comme ses personnages, rêveurs peut-être, mais pas déconnectés pour autant...