Si le "48 cc" a encore de beaux restes - la meilleure vente de l'année 2019 reviendra à Astérix, symbole de cette BD franco-belge des familles qui tient dans ce format de "48 pages cartonnées-collées" qui fut toujours la norme de nos albums de BD -, force est de constater qu'il se meurt doucement mais sûrement sous l'influence des autres médias. Et en particulier, celle des séries télé qu'on consomme désormais par paquet de dix ou vingt épisodes livrés d'un coup sur Netflix: le binge watching y est devenu la norme; difficile, ensuite, de demander au même "consommateur" d'attendre un an entre deux albums de BD relativement vite lus - soit le temps de fabrication moyen que nécessitait jusqu'ici la réalisation et la mise en couleur de 48 planches de...

Si le "48 cc" a encore de beaux restes - la meilleure vente de l'année 2019 reviendra à Astérix, symbole de cette BD franco-belge des familles qui tient dans ce format de "48 pages cartonnées-collées" qui fut toujours la norme de nos albums de BD -, force est de constater qu'il se meurt doucement mais sûrement sous l'influence des autres médias. Et en particulier, celle des séries télé qu'on consomme désormais par paquet de dix ou vingt épisodes livrés d'un coup sur Netflix: le binge watching y est devenu la norme; difficile, ensuite, de demander au même "consommateur" d'attendre un an entre deux albums de BD relativement vite lus - soit le temps de fabrication moyen que nécessitait jusqu'ici la réalisation et la mise en couleur de 48 planches dessinées à la main. Désormais, il faut plus, et plus vite, comme nous le résumait il y a quelques mois le scénariste Fabien Vehlmann pour la sortie du premier tome du Dernier Atlas, l'une des grandes réussites de cette année 2019: "On a voulu être très proches de la construction d'une série télé, ou du livre à suspense: une poignée de personnages, mais très forts, pris dans des trames complexes et interpénétrées. C'est pour ça qu'on voulait 200 pages: on voudrait une lecture qui s'approche du binge watching d'une série." Ce qui donne, en BD, une promesse de lecture frénétique ou de binge reading qui tient en un album de 232 pages réalisé à cinq mains, premier tome d'une trilogie promise sur moins de trois ans et riche au final de plus de 600 planches... Si Le Dernier Atlas est l'exemple parfait de cette tendance, il n'est évidemment pas le seul: le Spirou d'Emile Bravo, dont le deuxième tome vient de sortir? Quatre-vingts planches particulièrement denses qui, à la fin de la quadrilogie, formeront une seule et même grande aventure de 320 planches. L'Age d'Or de Cyril Pedrosa? Un récit en deux tomes dont le premier faisait déjà 230 pages. Une inflation du nombre de planches par album qu'on retrouve dans bien d'autres must have de l'année, des Indes Fourbes (144) à Chronosquad (212) et du Royaume de Blanche-Fleur (112) au Roman des Goscinny (344 pages, presque la norme en roman graphique). Même les BD moins fictionnelles ont suivi le mouvement: ainsi L'Incroyable Histoire de la littérature française mise en images par Bercovici, soit 150 planches d'un coup, et autrement plus tassées que ses habituelles Femmes en blanc! Notons aussi que si 2019 semble parfaitement incarner ce climax du binge reading, la petite histoire retiendra qu'elle aura aussi vu paraître le dernier tome de Last Man, le manga à la française de la bande à Bastien Vivès, qui le premier, chez Casterman et dès 2013, a lancé ces nouveaux usages: en six ans et douze tomes, son ministudio aura fourni une histoire qui peut désormais se lire d'une traite, et en 2.400 pages! Des nouveaux modèles qui ont évidemment une influence sur tous les maillons de la chaîne du livre, qu'on parle création (scénario, mise en images) ou business (le modèle franco-belge qui plaçait haut l'auteur et ses droits se marvelise à vitesse grand V, poussant vers la création en studio). Autre conséquence: le prix à payer suit logiquement la même courbe inflationniste, au risque de faire de la BD, médium populaire par essence, une nouvelle culture de niche. Petit conseil donc aux binge readers sans le sou: si vous n'aimez que lire frénétiquement pendant des heures d'affilée sans devoir changer d'album toutes les 44 pages, sans vous ruiner, les recueils Spirou sont fait pour vous, et ce depuis des décennies: ces gros volumes qui regroupent les invendus du journal de Spirou par paquet de dix, offrent tous les trois mois 620 pages de lecture pour 16 euros. Et le 358e vient de paraître. De quoi ne plus sortir de son lit pendant au moins dix ans.