de Charles Stépanoff, éditions La Découverte, 468 pages.
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Qu'est-ce qui se passe, lorsque l'imagination est sans support? Pour des Occidentaux fatigués, la question n'a pas de réponse: ça fait trop longtemps que nous disposons de textes et d'images pour nourrir nos odyssées intérieures. Il n'en va pas de même chez les chamans avec qui Charles Stépanoff est allé fricoter en Amérique ou dans le Nord de l'Eurasie. Chez eux, l'imagination est une affaire de récit et de partage -de voyage où l'on emmène un malade, la famille et même toute la communauté. Parrainé par Philippe Descola, un voyage anthropologique à la limite du visible et de l'invisible. Sous un titre qui fleure bon l'aridité germanique (Philosophie de l'architecture), Ludger Schwarte, ci-devant professeur à la Kunstakademie de Düsseldorf, soulève le voile sur un des territoires les plus ignorés des domaines de la pensée. L'architecture est partout, mais nous sommes incapables de la voir -ni de la réfléchir. Réparant à lui tout seul un oubli séculaire, il livre une fresque théorique dense et puissante, traduite avec brio par l'infatigable Olivier Mannoni. Pour ceux qui avaient découvert ses Notes pour un art futur (Presses du Réel, 2019), ce sera une remarquable confirmation. Il est économiste, de gauche, et n'aime pas vraiment le storytelling. Mais ça n'a pas empêché son pavé sur le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013) de se vendre à trois millions d'exemplaires -dont l'un a atterri dans les mains de Barack Obama. Il revient avec Capital et idéologie, un monstre de 1 248 pages où il démonte pièce par pièce le moteur épuisé du néolibéralisme en commençant par sa pièce la plus pourrie: son souci de légitimer les inégalités qu'il organise. Yep, il y a un plaidoyer pour le "socialisme participatif" qui risque de se retrouver dans les cadeaux de Noël de papa. Parmi les sinologues qui ont bouleversé ce que nous croyons savoir sur l'Empire du Milieu (François Jullien, Jean-François Billeter, Jean Lévi ou Léon Vandermeersch), Romain Graziani est le plus discret -et le plus jeune. Ses livres sur le taoïsme (Fictions philosophiques du Tchouang-tseu, Gallimard, 2006; Les Corps dans le taoïsme ancien, Les Belles Lettres, 2011) nous avaient bien fait délirer. Son petit opuscule sur l'art de ne pas désirer pour mieux obtenir (penser au sommeil, qui se barre dès qu'on lui fait de l'oeil un peu trop pressant) le confirme: le gaillard est aussi stylé que brillant. Quant elle ne s'intéresse pas aux morts, aux femmes ou aux émotions, elle s'intéresse aux animaux. La darling de la pensée belge francophone, Vinciane Despret, retourne cet automne aux amours qui l'ont rendues célèbres -cette fois, avec une interrogation sur ce que peut signifier l'idée d'habitation quand on est un oiseau. On peut s'attendre à des anecdotes qui décoiffent, de la théorie pour amateurs de sensations fortes et surtout, surtout, au regard le plus généreux de ce côté-ci de la philosophie. L'objet, publié chez Actes Sud, est postfacé par Stéphane Durand et Baptiste Morizot. Vous en voulez encore? L'an dernier, les éditions Klincksieck ont lancé un chantier qu'on désespérait de voir arriver: traduire enfin, en français, les oeuvres complètes de Walter Benjamin, le grand maître de la mélancolie lucide. Après les deux gros tomes de Critiques et recensions qui ont ouvert le feu, l'affaire, dirigée par Michel Métayer, se poursuit avec une des pièces les plus importantes du corpus benjaminien: Sens unique -un recueil de fragments, de notes et d'aphorismes où se déploie dans toute sa splendeur la prodigieuse intelligence du monde, des objets et du désir qu'ils suscitent, qui était celle du penseur. Avec Les Âmes sauvages (La Découverte, 2016), Nastassja Martin avait opéré une entrée fracassante dans le monde des sciences humaines. Son aventure ethnographique dans les forêts de l'Alaska, en compagnie des Gwich'in, avait permis de découvrir une autrice qui mêlait avec brio et sensibilité l'observation d'un monde en apparence éloigné, et son intrication avec le nôtre (indice: changement climatique). Son retour se fait sous le signe du récit: Croire aux fauves raconte une rencontre avec un ours, dans les montagnes du Kamtchatka, qui fait sauter tous les partages. Et oui, il fait encore froid. Le gourou-banane de la pop strikes back! Un an après son décoiffant bréviaire de l'amour malade, Sycomore Sickamour (Puf), le barbu préféré de ceux qui aiment faire rimer gnose et séries télé, Shakespeare et soul, cinéma et Hara-Kiri, signe une moitié de livre consacré à la série The Leftovers. La seconde moitié est due à l'impeccable Sarah Hatchuel, qui en connaît un bout en matière de séries, de rêves et de Damon Lindelof. Ensemble, ils livrent un splendide exercice de fan-théorie, démontrant une fois de plus la vérité de la maxime pas si populaire que ça voulant qu'aimer rende intelligent. Tous ceux qui croyaient que le féminisme avait tout dit (mais qu'il lui restait beaucoup à faire) peuvent filer au coin et méditer sur le sens de l'expression: "Tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler". En 2015, un collectif de penseuses réunies sous le nom de Laboria Cuboniks publia un manifeste qui en pulvérisait les limites et plaidait pour l'avènement d'un féminisme alien -que personne n'avait vu venir. Fulgurant, sur-intelligent et presque prométhéen, il n'a pas cessé de faire couler de l'encre depuis. Les Suisses toujours sur la balle des éditions Entremonde le font enfin traduire. David Harvey, le géographe le plus furieux de la planète université, agite la planète marxisme depuis un bon demi-siècle (le gaillard a 83 ans et toutes ses dents). Grâce à Nicolas Vieillescazes, qui le défend bec et ongles comme éditeur et comme traducteur, une petit tranche de son travail a été rendue disponible pour les francophones en guerre avec le Harrap's. Il manquait toutefois à l'appel ce qui est peut-être son chef-d'oeuvre: Les Limites du capital, immense enquête à la rencontre des faiblesses, incohérences, échecs et flops du capitalisme, qui laissent à penser une sortie possible.