La vanne, "la chambrette", là où Gilles Rochier habite depuis maintenant 28 ans, dans la banlieue de Nanterre, " c'est un sport national, qui parfois n'est pas compréhensible pour les gens qui viennent de l'extérieur. Mon voisin, mon ami Zinedine qui est musulman, je l'appelle Ben Laden, lui il m'appelle Hitler... Le challenge de la vanne, ça fait partie du truc. Mais c'est aussi un message, savoir si tu as la santé ou le moral. Si tu ne réagis pas à la première vanne du matin, c'est que tu as un souci. C'est un langage." Un langage que l'auteur de TMLP (comme Ta Mère La Pute, récompensé à Angoulême en 2012) ou du déjà formidable La Petite Couronne édité l'an dernier chez 6 Pieds Sous Terre, manie donc parfaitement -tant pendant l'heure d'entretien qu'on va tenir avec Nicolas Moog, son dessinateur sur En roue libre, que dans l'album en question. Et qui, derrière la nonchalance et les bonnes vannes de ses auteurs, constitue une des meilleures claques de l'année. Un récit d'une justesse formidable (bis repetita) sur la relation entre le narrateur-auteur et un ami du quartier, Tonio, qui se déplace en chaise roulant...

La vanne, "la chambrette", là où Gilles Rochier habite depuis maintenant 28 ans, dans la banlieue de Nanterre, " c'est un sport national, qui parfois n'est pas compréhensible pour les gens qui viennent de l'extérieur. Mon voisin, mon ami Zinedine qui est musulman, je l'appelle Ben Laden, lui il m'appelle Hitler... Le challenge de la vanne, ça fait partie du truc. Mais c'est aussi un message, savoir si tu as la santé ou le moral. Si tu ne réagis pas à la première vanne du matin, c'est que tu as un souci. C'est un langage." Un langage que l'auteur de TMLP (comme Ta Mère La Pute, récompensé à Angoulême en 2012) ou du déjà formidable La Petite Couronne édité l'an dernier chez 6 Pieds Sous Terre, manie donc parfaitement -tant pendant l'heure d'entretien qu'on va tenir avec Nicolas Moog, son dessinateur sur En roue libre, que dans l'album en question. Et qui, derrière la nonchalance et les bonnes vannes de ses auteurs, constitue une des meilleures claques de l'année. Un récit d'une justesse formidable (bis repetita) sur la relation entre le narrateur-auteur et un ami du quartier, Tonio, qui se déplace en chaise roulante et qui va "se faire couper l'autre jambe à la fin du mois. Oh remarque... C'est pas pour ce qu'elle me servait." Une histoire d'amitié donc. Certainement pas de handicap, et encore moins de banlieue. Juste l'histoire de deux mecs, deux proches sans être des amis, avec leur langage et dans leur propre environnement, dont l'un doit se faire couper une jambe, mais n'en a rien à foutre, et dont l'autre est incapable de faire face, et d'encore moins trouver les mots. "Parce que le plus handicapé des deux, ce n'est pas celui qui est dans le fauteuil, explique le scénariste, rompu à l'autofiction. On ne parle pas du handicap, on parle du type qui pousse la chaise. C'est ça le sujet, et le fait qu'on n'est pas fabriqué pour recevoir autant de peine. Tu morfles quand tu as autour de toi des gens qui ne sont pas bien, qui souffrent. Le valide a le sentiment d'être presque moins vivant sur ses deux jambes que l'autre, dont on ne sait pas vraiment ce qu'il a dans la tête. On comprend juste que le gars a un truc grave à faire, mais qu'il s'en fout. J'adore ces gens-là. On en connaît tous. Incapables de faire face, même au nécessaire." Et de fait, Gilles Rochier en connaît, Tonio existe: il habite dans un des blocs du quartier, et apparaît déjà dans La Petite Couronne, "et même dans le prochain livre". Or si son fauteuil n'est pas le sujet d'En roue libre, l'irruption de cette anormalité dans le quotidien de l'auteur reste un événement dont il a vite su qu'il nourrirait un livre. " L'arrivée d'un fauteuil dans la famille, dans un endroit que tu connais par coeur, d'abord visuellement, c'est un choc. Le couloir devient petit, la pièce devient différente. Mais en dehors d'une accumulation de vannes et de bons mots sur le sujet, il fallait installer un récit, une histoire, dans une ambiance globalement plate, avec un encéphalogramme quasiment plat. Parce que c'est ça la vie, et c'est ça mes histoires: tu n'es pas sur du rebondissement tout le temps. Il faut réussir à tenir une histoire sur le vide des journées. Sur le temps. Sur les journées à perdre, à boire de la bière, et à rien foutre." Une gravité et un travail qui hantent effectivement les récits de ce chroniqueur du quotidien, mais qu'il balaie par élégance, comme dans En roue libre, d'une bonne vanne: "Moi je débute, mais lui, il est en Champion's League", dit-il en pointant du doigt le dessinateur Nicolas Moog, évidemment hilare. Le plus silencieux du duo n'est pas le moins talentueux, et comme tous les feignants, à en croire son scénariste, bosse comme un fou depuis quelques années, d'albums inédits et personnels (Retour à Sonora également chez 6 Pieds) à de multiples collaborations dans la presse. Il aura donc fallu plus de trois ans et demi à Nicolas Moog (qui est aussi musicien) pour venir à bout de ce récit entièrement storyboardé par son dessinateur de scénariste, dont le trait, tout en hachure, est radicalement différent du sien, basé sur la lisibilité, la ligne claire, le trait gras et le goût de la synthèse. "J'étais d'abord étonné qu'il soit aussi bon, son scénario! Il me l'a vraiment glissé sous la porte, un soir de festival: tout un découpage, déjà un gaufrier. J'ai dû le bousculer pour remettre tout ça à ma sauce mais c'est ça qui a rendu ce projet passionnant. Ça et l'écriture de Gilles. Je savais qu'on allait parler de relations humaines, pas de banlieue. J'étais confiant dans ses conneries, j'avais juste peur du cucul la praline. On a donc beaucoup travaillé pour éviter ce travers." On confirme! "Je savais aussi que ma ligne, précise, allait bien se marier avec les bichromies de Jiip, le coloriste. En utilisant le pinceau et des dessins grands formats, je savais qu'on pouvait garder l'essentiel, le jus, comme le fait Gilles. Quand les personnages se parlent, ce sont juste des têtes. Il n'y a rien à ajouter." Rien à ajouter à la réussite de l'essai, et certainement pas de discours, donc, sur cette banlieue française que Gilles Rochier raconte dans ses dessins et ses scénarios depuis près de 20 ans: "Les gens en banlieue, toutes les banlieues, ils ne veulent pas de la culture, ils veulent du wi-fi. De la bande passante. Netflix. Dans mon entourage, les livres, même les miens, ils s'en foutent. Totalement. Je parle d'eux, ils comptent, mais c'est aussi un luxe parce que je suis peinard. Si demain je suis l'artiste du quartier, déjà qu'ils m'appellent Picasso... Ce n'est pas très grave."