Bruno Vanden Broecke a récemment décroché le Louis d'or du meilleur rôle principal masculin, le plus important prix théâtral aux Pays-Bas. Le comédien flamand est non seulement une bête de scène, c'est aussi un polyglotte aguerri, qui n'hésite pas à donner ses monologues dans d'autres langues. Para, créé au KVS à Bruxelles fin 2016 en néerlandais, a vu sa première en français se dérouler au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, à peu près la seule ville wallonne à entretenir une tradition de présentation de spectacles créés de l'autre côté de la frontière linguistique (sous le label Focus flamand...

Bruno Vanden Broecke a récemment décroché le Louis d'or du meilleur rôle principal masculin, le plus important prix théâtral aux Pays-Bas. Le comédien flamand est non seulement une bête de scène, c'est aussi un polyglotte aguerri, qui n'hésite pas à donner ses monologues dans d'autres langues. Para, créé au KVS à Bruxelles fin 2016 en néerlandais, a vu sa première en français se dérouler au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, à peu près la seule ville wallonne à entretenir une tradition de présentation de spectacles créés de l'autre côté de la frontière linguistique (sous le label Focus flamand). Sur la grande scène pratiquement nue, revêtue de lattes de bois, comme un parquet qui n'aurait pas été cloué, Vanden Broecke arrive alors que la salle est encore éclairée. Il est Nico Staelens, soldat para-commando venu présenter une conférence, soutenu par un écran télé suspendu diffusant ses "diapos", sur l'intervention de 3000 paras belges en 1992-1993 en Somalie, pays de la Corne de l'Afrique plongé alors dans la guerre civile, et qui l'est toujours aujourd'hui. L'objectif de la mission: "pacifier".Pieds écartés plantés dans le sol, mains au ceinturon, le sergent (dix gars dépendant de ses ordres, mais lui-même soumis à dix rangs de supérieurs hiérarchiques), retiré de l'armée depuis 20 ans et devenu prof d'éducation physique à Sint-Niklaas, va tout à la fois décrire sa terrible formation, consistant principalement à se vider le cerveau pour y placer des "drills" (si A -> B), le voyage jusqu'en Somalie, pour lui qui n'avait pas été plus loin que la France et l'Espagne, ses soldats (dont Aziz, premier Belge d'origine marocaine à devenir para, présent dans la salle ce soir-là), leur quotidien là-bas, passant en revue les armes et les véhicules, les tâches, l'hostilité de la population, y compris des enfants, affamés, drogués au khat (feuilles stupéfiantes à mâcher), qui leur lanceront des pierres quand ils refuseront de continuer à partager leurs rations et qui voleront en vengeance leur courrier (unique "cordon ombilical" les reliant à leurs proches, en cette époque pré-internet et téléphones mobiles)... puis le retour, sa fille qui ne le reconnaît pas, l'absence de soutien psychologique pour réintégrer une vie normale.Jamais sans doute la Grande Muette n'avait été aussi loquace. Un discours-vérité, nourri par les recherches dans les archives et par les interviews de l'historien David Van Reybrouck. Égrenant les dilemmes terribles et les tensions quotidiennes, Bruno Vanden Broecke s'exprime deux heures durant, quittant dans un second temps sa posture de conférencier pour une attitude plus théâtrale. Deux heures seul, en français, à peine interrompu par un rebondissement scénographique et les pauses nécessaires pour se désaltérer. Deux heures où l'assistance est suspendue à ses lèvres, aux gestes de ses mains. C'est un exploit, un morceau oublié d'Histoire qui retrouve la lumière. À voir absolument.