Nurten Aka
Nurten Aka
Journaliste scènes
Opinion

18/05/12 à 17:54 - Mise à jour à 17:54

L'½uvre aux Noirs

De la colonisation à la mondialisation, la scène noire s'imbibe de politique et de poétique...

La chronique de Nurten Aka

Uppercut. Le KFDA a ouvert avec Exibit B du Sud-Africain Brett Bailey, qui expose des Noirs, façon zoo humain de l'époque coloniale, avec "pygmées, Namaques décapités", et quelques récents "objets trouvés" comme un... "immigrant nigérian"! Face aux douze "tableaux vivants", le spectateur est interpellé par la beauté (de la scéno) et l'horreur (de l'Histoire de l'Occident). L'idéologie raciste du XIXe siècle n'a pas disparu. Exemples récents: "Toutes civilisations ne se valent pas" (Claude Guéant, 2012). Ou encore le discours de Dakar de Sarkozy (2007). De la colonisation à la mondialisation, le continent africain passe à la trappe. Un "oubli" dont s'emparent les artistes. Faut voir au KVS, le photographe congolais Sammy Baloji exposer Kolwezi, des étendues minières laissées à l'abandon par des Chinois après l'effondrement du cours du cuivre fin 2008 (lire Focus du 11 mai). Cette semaine, toujours au KFDA, La création du monde, un "ballet nègre" de Darius Milhaud et Blaise Cendrars (1923), a inspiré une réponse du chorégraphe congolais Faustin Linyekula et du jazzman Fabrizio Cassol, par ailleurs réinterprète du métissé Strange fruit, le célèbre "protest song" chanté en 1939 par Billie Holiday sur les lynchages de Noirs aux Etats-Unis (album à découvrir le 31/05 au KVS, le 01/06 au Théâtre National).

Renverser les regards

La scène noire -même écrite en collaboration avec des Blancs- réussit à déplacer la perspective. Ainsi, Armel Roussel, dans Kuddul Tukki, nous proposait un spectacle épicé créé avec une troupe sénégalaise à partir des fantasmes noirs sur l'Europe et vice-versa. Cette semaine, surprise, le Théâtre de la Toison d'Or confie Les Monologues du vagin à des artistes africaines de chez nous: Babetida Sadjo, Awa Sene Sarr et Bwanga Pilipili. Un tube, et deux bêtes de scène, Babetida et Awa. Mais l'ouverture reste timide, qui dépend des responsables (blancs) d'institutions culturelles et de metteurs en scène qui penseront à un Noir pour incarner l'exilé plutôt qu'Hamlet.

Toutefois, en Belgique, on entend les oeuvres politiques de Jacques Delcuvellerie, son fameux Rwanda 94, son Discours sur le colonialisme et Bloody Nigers. On va voir Un fou Noir au pays des blancs de Pie Tshibanda, L'Invisible avec Dieudoné Kabongo. La majorité des théâtres (Varia, National, Manège. Mons, Public, Martyrs...) sont entrés dans cette ouverture. Certains en font un axe de leur politique, comme le KVS de Pol Goossens ou le Théâtre de Poche de Roland Mahauden, La Charge du Rhinocéros d'Olivier Blin, Guy Theunissen et sa Maison Ephémère, René Georges et son XK Theater Group. Sans oublier le rôle fondateur de Mirko Popovitch, à la Vènerie puis à la direction d'Africalia ou d'Emile Lansman, éditeur pionnier d'auteurs africains de théâtre. Mais que ce bel arbre de spectacles et d'initiatives ne nous cache pas la forêt. La scène naturellement métissée à la Peter Brook n'est pas acquise. Prendre un comédien noir pour un comédien, non pour un Noir: le chemin est lent. Par ailleurs, on aimerait entendre les propositions des artistes africains vivant en Belgique et en Europe, notamment les metteurs en scène. "I had a dream"? A Bruxelles, c'est tout frais, il paraît que certains artistes noirs viennent de se réunir dans un collectif (et une page Facebook) nommé... "RDV NEGRE!". Affaire à suivre.

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