Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

06/11/12 à 13:09 - Mise à jour à 13:09

Il était deux fois

Après la vague des séries télé et films post-apocalyptiques, celle des fictions qui nous font voyager dans le temps?

L'édito de Laurent Raphaël

Après la vague des séries télé et films post-apocalyptiques, celle des fictions qui nous font voyager dans le temps? Pas pour revivre à l'identique quelques épisodes juteux du passé -encore que, de Argo à Little Black Spiders et bientôt Après mai (lire le Focus du 9 novembre), le cinéma n'en finit pas de réécrire l'Histoire-, mais plutôt pour se balader avec armes et bagages du présent dans les replis du temps, façon Back to the Future. Prenez Looper, le thriller SF de Rian Johnson actuellement sur les écrans. Des mafieux du futur y envoient dans le passé des tueurs à gage pour éliminer les enquiquineurs. Juste avant, dans un registre plus intime, on avait eu Camille redouble, de et avec Noémie Lvovsky, qui rembobinait le film de la vie de l'héroïne jusqu'à son adolescence mais en conservant son physique et son expérience amère de femme de la quarantaine (désab)usée de 2012. Un scénario propice aux quiproquos et aux réflexions existentielles. Et un tour de passe-passe temporel déjà expérimenté en 1986 dans Peggy Sue got Married de Coppola selon un schéma assez similaire. Sans oublier Quand je serai petit de Jean-Paul Rouve ou Quartier lointain de Sam Gabarski, deux coups d'oeil dans le rétroviseur sur les traces embuées de l'enfance mal cicatrisée.

La littérature embarque elle aussi volontiers dans la machine à remonter le temps cette année. Un roman belge signé Bruno Wajskop, 1995, nous racontait ainsi récemment les mésaventures d'un homme de 45 ans qui se réveillait un matin de l'année du titre. S'ensuivait une tentative de recoller les morceaux de sa bio, pas évident quand vous n'avez visiblement existé pour personne... Emballée dans les habits de la comédie de boulevard, cette ficelle narrative et démiurgique donne aussi Timeville, sous-titré Destination 1980: un petit voyage en famille pas comme les autres!, une farce littéraire de Tim Sliders où un couple en train de divorcer se retrouve propulsé avec ses enfants à l'époque, les années 80 donc, où il se jurait un amour éternel. Panique à bord pour les ados privés subitement de dessert technologique, et perspective de repartir sur de meilleures bases pour les parents. C'est sans doute là une des clés du succès de ces entourloupes chronologiques.

Grâce au pouvoir euphorisant et analgésique de l'imagination, on peut réinventer, et par la même occasion réenchanter, les heures les plus sombres de son existence. Bref faire un peu le ménage sur sa ligne du temps. L'analyse horizontale chère à Freud ne propose-t-elle pas le même circuit thérapeutique: rejouer la pièce à travers le filtre du rêve pour arracher les furoncles qui obstruent la mémoire? Plus que le besoin de se lover dans les bras douillets d'un passé fantasmé pour échapper à la vase du présent, plus que la tentation de profiter de la manne bon marché de gags provoqués par le clash frontal des époques, ces petits arrangements répétés avec les dates trahissent le désir de dompter ce territoire qui nous échappe encore: le temps. Pour s'offrir une deuxième chance, réparer ses erreurs ou simplement alléger un peu sa feuille de route. Qui n'en a pas rêvé?

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