Regards reclus sur la pandémie (en images)

Série "An expected lesson in joy", 2020. "La photographie a donné un sens au lockdown. Cela m'a forcé à jeter un regard neuf sur mon environnement familier et les trois personnes qui partagent mon existence", commente Nick Hannes (Anvers, 1974). Hannes fait partie de ces photojournalistes qui ont arpenté le monde, quitte à perdre à vue leur port d'attache. Ce retour forcé dans sa maison de Ranst, près d'Anvers, convoque une poétique du quotidien, notamment celui de ses filles jumelles, devant son objectif. © Nick Hannes, 2020
Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

Lors du premier confinement, le tandem Dumont-de Spoelberch a eu l’idée d’un « European call », un appel à projet proactif, propice à sortir de nombreux photographes de la sidération dans laquelle la pandémie les avait plongés. À découvrir au Hangar à Bruxelles, jusqu’au 27 mars.

« Notre ambition consiste à devenir « le » lieu de la photographie à Bruxelles« , claironnait Delphine Dumont il y a un an. Prétentieuse, la directrice du Hangar? Non, car force est de constater que la Française a réussi son pari.

La cinquième et nouvelle édition de l’événement phare annuel du lieu, le PhotoBrussels Festival, met tout le monde d’accord tant le parcours relève de l’évidence. Après avoir exploré des thématiques variées – le paysage en 2016, le portrait en 2017, la ville en 2018 et la nature morte en 2019 -, cet espace d’exposition déployé sur 1 000 mètres carrés frappe un grand coup en 2021.

Né du désir ardent d’un mécène discret, Rodolphe de Spoelberch, Hangar a prouvé qu’il était aussi catalyseur et pas simplement réceptacle d’énergies visuelles. Lors du premier confinement, le tandem Dumont-de Spoelberch a eu l’idée d’un « European call », un appel à projet proactif, propice à sortir de nombreux photographes de la sidération dans laquelle la pandémie les avait plongés.

Au bout de cette mission ayant The World Within, « le monde intérieur », pour horizon? Un engouement révélateur: sur 470 réponses, 420 artistes européens ont déposé des dossiers complets, soumettant leurs images à un jury de six personnes (parmi lesquelles Christian Caujolle, l’un des fondateurs de l’agence VU). Cette fine équipe a sélectionné 27 talents, photographes mais aussi vidéastes, qui sont aujourd’hui exposés au fil d’une scénographie impeccable. Dès l’entrée, une projection vidéo donne la parole aux différents artistes à la faveur de courtes séquences livrant les tenants et les aboutissants de leur démarche. L’exposition, quant à elle, est déployée sur trois niveaux.

Disons-le de manière abrupte: il n’y a rien à jeter. L’ensemble fonctionne d’autant mieux qu’un soin particulier a été apporté afin d’agencer harmonieusement un large spectre d’écritures photographiques. Il y a bien sûr tous ceux qui tournent leur objectif vers un monde en crise mais -et c’est peut-être le plus touchant- certains se sont appliqués à montrer comment la situation affectait leur moi profond, leur intimité. Un mot, un dernier, pour dire que plusieurs travaux n’expriment pas tout leur potentiel dans les pages d’un magazine -on pense par exemple au jeu de Tetris visuel de Kíra Krász (Hongrie, 1995); ils n’en sont pas moins remarquables.

Série Home-play, 2020. Diplomé de l'HELB et du KASK, Lucas Leffler (Gaume, 1993) revendique un travail centré à la fois sur l'expérience et la technique. En phase avec ce programme, il s'est emparé du confinement pour réinventer son environnement quotidien - une colocation dans le quartier de Terdelt à Bruxelles - à travers des mises en scène ludiques susceptibles de transformer des chaises en une installation sculpturale, un rideau de douche en une silhouette fantomatique ou... un visage en une expérience ornementale.
Série Home-play, 2020. Diplomé de l’HELB et du KASK, Lucas Leffler (Gaume, 1993) revendique un travail centré à la fois sur l’expérience et la technique. En phase avec ce programme, il s’est emparé du confinement pour réinventer son environnement quotidien – une colocation dans le quartier de Terdelt à Bruxelles – à travers des mises en scène ludiques susceptibles de transformer des chaises en une installation sculpturale, un rideau de douche en une silhouette fantomatique ou… un visage en une expérience ornementale. © Lucas Leffler, 2020
Quarantine journal, 2020. Le Quarantine Journal de Marguerite Bornhauser (France, 1989) se découvre comme une sublimation chromatique de cette
Quarantine journal, 2020. Le Quarantine Journal de Marguerite Bornhauser (France, 1989) se découvre comme une sublimation chromatique de cette « vie étrange » que chante Dominique A. Celle dont le travail a été exposé à la Maison Européenne de la Photographie (Paris) s’empare de la lumière qui pénètre son intérieur pour signer des compositions chaudes et sensuelles qui ne manquent pas de renvoyer vers les tableaux de Matisse. Le tout sacre une esthétique bricolée, dans le sens le plus noble du terme, celui que lui prête Lévi-Strauss, qui exalte le monde sensible. © Marguerite Bornhauser, 2020
Ce soir je vais à l'opéra dans mon salon, photo extraite du court métrage Films as an escape, 2020. Il est réjouissant de constater que l'humour a trouvé sa place parmi les différents mondes intérieurs proposés. Celui du producteur et réalisateur sorti de La Fémis Gérome Barry (France, 1984) est ravageur. Le Parisien, qui n'est pas sans évoquer le Monsieur Hulot de Jacques Tati, livre une série de courts métrages désopilants dans lesquels il se sert de son appartement pour y faire entrer le monde d'avant: un trajet métro collé-serré dans son vestiaire, une exploration sous le lit à la recherche de la chaussette perdue, voire une partie de poker endiablée jouée contre lui-même.
Ce soir je vais à l’opéra dans mon salon, photo extraite du court métrage Films as an escape, 2020. Il est réjouissant de constater que l’humour a trouvé sa place parmi les différents mondes intérieurs proposés. Celui du producteur et réalisateur sorti de La Fémis Gérome Barry (France, 1984) est ravageur. Le Parisien, qui n’est pas sans évoquer le Monsieur Hulot de Jacques Tati, livre une série de courts métrages désopilants dans lesquels il se sert de son appartement pour y faire entrer le monde d’avant: un trajet métro collé-serré dans son vestiaire, une exploration sous le lit à la recherche de la chaussette perdue, voire une partie de poker endiablée jouée contre lui-même.© Gérome Barry, 2020
Penelope (série Looking out from Within), 2020. Talent prisé internationalement, Julia Fullerton-Batten (Brême, 1970) s'est fait connaître pour Teenage Stories, une série autour d'adolescentes placées dans des décors miniatures. On imagine que ce travail a dû se rappeler à son bon souvenir au moment de Looking out from Within, suite d'images suggérant aussi l'idée de l'entrave. Cette fois, en lieu et place d'une équipe à ses côtés, la photographe a souscrit au minimalisme: des gestes à travers la fenêtre pour signifier la scénographie aux candidats à l'expérience et son fils pour seul assistant.
Penelope (série Looking out from Within), 2020. Talent prisé internationalement, Julia Fullerton-Batten (Brême, 1970) s’est fait connaître pour Teenage Stories, une série autour d’adolescentes placées dans des décors miniatures. On imagine que ce travail a dû se rappeler à son bon souvenir au moment de Looking out from Within, suite d’images suggérant aussi l’idée de l’entrave. Cette fois, en lieu et place d’une équipe à ses côtés, la photographe a souscrit au minimalisme: des gestes à travers la fenêtre pour signifier la scénographie aux candidats à l’expérience et son fils pour seul assistant. © Julia Fullerton-Batten, 2020
Mise en Pièce, 2020. C'est le corps, une anatomie vive et palpitante que ne renieraient ni Francis Bacon ni Gilles Deleuze, qui est au centre du travail de Lucile Boiron (Paris, 1970). Le sujet n'est pas de ceux qui installent dans le confort d'une contemplation d'esthète. La série Mise en pièces joue avec le sang, les organes sexuels et la chair pour faire surgir la béance du désir vermillon, la cruelle solitude et les effets invisibles de l'assignation à domicile. Ce travail qui dérange pose dans le même temps des questions essentielles auxquelles nous n'avons pas fini de répondre.
Mise en Pièce, 2020. C’est le corps, une anatomie vive et palpitante que ne renieraient ni Francis Bacon ni Gilles Deleuze, qui est au centre du travail de Lucile Boiron (Paris, 1970). Le sujet n’est pas de ceux qui installent dans le confort d’une contemplation d’esthète. La série Mise en pièces joue avec le sang, les organes sexuels et la chair pour faire surgir la béance du désir vermillon, la cruelle solitude et les effets invisibles de l’assignation à domicile. Ce travail qui dérange pose dans le même temps des questions essentielles auxquelles nous n’avons pas fini de répondre.© Lucile Boiron, 2020
Fatima (série Squatting Moms), 2020. On attend aussi de la photographie qu'elle nous ouvre les yeux au-delà de notre perception immédiate. C'est ce que fait Gonçalo Fonseca (Portugal, 1993) qui nous emmène à la rencontre de ces Squatting Moms de Lisbonne. Migrantes ou afro-descendantes en situation précaire, elles font partie de cette population invisibilisée que la pandémie risque de laisser encore un peu plus pour compte. Pourtant, ces mères courage assurent un rôle essentiel au sein de la société portugaise: elles se chargent d'apporter de la nourriture et des soins aux personnes âgées.
Fatima (série Squatting Moms), 2020. On attend aussi de la photographie qu’elle nous ouvre les yeux au-delà de notre perception immédiate. C’est ce que fait Gonçalo Fonseca (Portugal, 1993) qui nous emmène à la rencontre de ces Squatting Moms de Lisbonne. Migrantes ou afro-descendantes en situation précaire, elles font partie de cette population invisibilisée que la pandémie risque de laisser encore un peu plus pour compte. Pourtant, ces mères courage assurent un rôle essentiel au sein de la société portugaise: elles se chargent d’apporter de la nourriture et des soins aux personnes âgées. © Gonçalo Fonseca, 2020
Wuhan Radiography, 2020. Le projet de Simon Vansteenwinckel (Bruxelles, 1978) est incontestablement le plus postmoderne de la sélection. Contre toutes apparences, ces images de Wuhan, avant son confinement, ont été prises depuis... le salon de l'intéressé. Grâce à Google Street View, Vansteenwinckel s'est offert un voyage à moindre frais. L'utilisation conjointe de films
Wuhan Radiography, 2020. Le projet de Simon Vansteenwinckel (Bruxelles, 1978) est incontestablement le plus postmoderne de la sélection. Contre toutes apparences, ces images de Wuhan, avant son confinement, ont été prises depuis… le salon de l’intéressé. Grâce à Google Street View, Vansteenwinckel s’est offert un voyage à moindre frais. L’utilisation conjointe de films « Washi F » -servant à la radiographie médicale pour diagnostiquer les maladies respiratoires- et du flash créent cette boule de feu apocalyptique factice qui plane sur la ville chinoise. © Simon Vansteenwinckel, 2020

PhotoBrussels Festival 05, The World Within: jusqu’au 27/03 au Hangar à Bruxelles. www.hangar.art ****(*)

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