King Krule, le magicien d’Ooz

"J'ai compris en côtoyant le milieu hip-hop: pourquoi chercher des samples alors que je peux créer toutes ces instrumentations et échantillonner mes propres instruments?" © Press
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

L’heure du couronnement a sonné pour King Krule et The Ooz. Blues 2.0 et ambiance mégots froids. Vive le roi.

C’est une étude menée auprès de 1.000 femmes et de 175 hommes qui le dit: les roux vont mieux depuis qu’Ed Sheeran caracole en tête des charts. Un homme roux sur cinq chez les 25-34 ans aurait davantage de relations sexuelles. Et les blagues et les préjugés sur les roux et rousses tendent à diminuer. Si le monde de la musique tournait un peu plus rond, ce n’est pas le joufflu aperçu dans Game of Thrones que les crinières flamboyantes devraient remercier. Pas Kevin De Bruyne non plus, non. Mais le jeune Archy Marshall, 23 ans, alias King Krule. A fortiori depuis la sortie il y a quelques jours de The Ooz, deuxième album renversant et rocailleux, enfumé comme la piaule de Snoop Dogg le jour du Cannabis Day.

« Quoi? T’as pas aimé le premier? » Archy, version anglaise d’Alfred E. Neuman, l’icône du Mad Magazine, se lève en jouant les durs dans un grand éclat de rire. Comme s’il voulait se lancer dans un remake de Zidane-Materazzi. « Quand j’avais quatorze-quinze ans, je jouais sous le nom de Zoo Kid et mon frangin avait ce groupe, Words Backwards. On avait enregistré des trucs un peu expérimentaux ensemble. Et on a appelé ça Dik Ooz, Zoo Kid à l’envers. Dans mon esprit, Ooz représente cette espèce de croissance et de création que chaque humain et chaque animal vit sans s’en rendre compte. On se lève tous les matins, nos ongles sont plus longs. On doit chier, on doit se moucher, nos dents jaunissent. On crée en permanence sans le vouloir ou sans même le savoir. Tous les jours, nous devons nettoyer et couper. Ça correspond à ce que je vois dans ce disque: une croissance subconsciente, une création constante, une expression sur laquelle j’ai peu de contrôle avant de commencer à modeler. »

Archy est drôle et brillant et affiche un talent certain quand il s’agit de raconter des histoires. Notamment de développer sa théorie de la conspiration autour de José Mourinho et de Chelsea. Fan des Blues, Archy considère Eden Hazard comme un sorcier mais en est assurément un, lui, dans son genre. Façon Tom Waits ou Screamin’ Jay Hawkins londonien des temps modernes… « Depuis deux ans, le quartier d’où je viens s’est gentrifié. Londres est très présent dans ma musique. J’y ai grandi. Beaucoup de mes histoires s’y déroulent. Puis, il y a évidemment mon accent et ce vocabulaire argotique qui me lient incontestablement à la ville. »

Alter ego

King Krule, Zoo Kid, Edgar the Beatmaker, Edgar the Breathtaker ou tout simplement Archy Marshall… Le garçon aime brouiller les pistes, jouer avec les alias et changer d’identité. Musicalement curieux et cultivé, Archy est un caméléon. Aussi à l’aise pour parler de rock, de jazz et de blues que de hip-hop et de musiques du monde, du label Awesome Tapes From Africa que de la collection Éthiopiques. « Ma chanson Bermondsey Bosom a été inspirée par Tezeta de Mulatu Astatke. Je l’écoutais souvent en allant jusqu’au studio. C’était comme mettre ma tête dans une paire de seins. »

Avec The Ooz, King Krule s’est particulièrement intéressé aux textures et aux sonorités. Il s’est penché sur l’expérimentation de l’équipement et du matériel analogique. La mise en route fut un peu laborieuse. « Un an avant que je me lance sérieusement dans le disque, j’avais déjà des compositions mais je n’arrivais pas à les terminer. Je pouvais décliner une chanson dans une tonne de versions sans savoir laquelle je préférais. Elles ne disaient rien de moi. » Le déclic est survenu pendant l’été. Un été londonien particulièrement chaud, arrosé par des pluies tendance tropicales. « Une fille vivait avec moi. Je l’ai emmenée au studio un beau jour. J’ai sans doute essayé de l’impressionner. Cette chanson, Logos, a ouvert les portes et montré la voie. »

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Quand la plupart des gens sortent leur téléphone, Archy prend son journal et observe, gribouille des idées, en poète de son propre quotidien. « Je documente ce qui se passe, ce qui me trotte dans la tête, cette phrase que j’entends et qui m’interpelle… Parfois, je dessine. Ça devient un journal graphique d’une horrible espèce de grotesque. Je dessine beaucoup. C’est un petit livre. J’aime l’emmener partout. Quand une fille me voit avec dans la rue, elle se dit: « Ah, c’est un intellectuel«  (il se marre). »

Le jeune homme parle de Mica Levi, alias Micachu -« Quand j’étais jeune, c’était l’une des artistes les plus intéressantes à émerger« – et évoque la participation à son album d’Okay Kaya: « Je l’ai rencontrée à Londres. On a terminé à une soirée dans un parc. Je m’en suis fait virer d’ailleurs. Je ne sais plus pourquoi. Avec elle, j’ai voulu faire de Slush Puppy une espèce de doo-wop moderne. Avec le synthé qui tournoie comme une mouche. » Archy a notamment travaillé dans le studio dirigé par Andy Ramsay, le batteur de Stereolab. « C’est parfois dur d’être jeune. Les gens pensent que tu n’y connais rien, que tu vas faire de la merde. Je n’ai pas étudié mais j’ai passé tellement de temps dans des studios avec des ingénieurs du son. À regarder, à essayer, à poser des questions. »

Le King a déjà collaboré avec pas mal de beau monde. Mount Kimbie, Ratking, Frank Ocean, le collectif Odd Future… « Avec Thebe (Earl Sweatshirt), on a passé beaucoup de temps ensemble. On a le même âge, les mêmes vices. À un moment, il est resté chez moi pendant un mois. On faisait de la musique tous les jours. On s’est peut-être un peu trop affalés dans le divan, mais on a passé du bon temps. On a la réputation lui comme moi d’être solitaires et insaisissables. Quand je vais à Los Angeles et que je vois ses amis, personne ne sait où il est et ce qu’il fait. J’imagine que c’est la même chose avec moi à Londres… »

Marshall semble pourtant très ouvert et avoir la tête bien vissée sur ses frêles épaules. « Quand tu te penches sur l’Histoire, tu remarques que le déclin et la dureté de la vie s’accompagnent souvent de politiques extrêmes. Les gens glissent. Avec les attentats terroristes, tu les vois se recroqueviller sur le nationalisme, sur le patriotisme. C’est le résultat de la peur et de la colère. Il y a des dangers aussi forcément avec les réseaux sociaux où les gens s’enferment dans leurs petites sectes avec leurs amis. De petites bulles dans lesquelles on prêche des convertis et on s’enferme dans l’entre-soi. » Paroles de roi.

King Krule – « The Ooz »

Distribué par XL Recordings. ****(*)

Le 01/12 à Cologne et le 11/12 à De Roma (Anvers, complet).

King Krule, le magicien d'Ooz

Le garçon en a assez dans la caboche, le bide et le pantalon pour que ce ne soit pas le cas, mais The Ooz, son intensité, ses 19 morceaux, son heure passée de musique personnelle, réfléchie, viscérale, sonnent comme l’oeuvre d’une vie. Le Kevin De Bruyne de l’indé anglais (la couleur de cheveux, le talent, la magie et une propension sans doute aussi à s’en battre les couilles) a été jusqu’à décliner une offre de Kanye West pour se consacrer à son deuxième album sous le nom de King Krule. Dix-neuf morceaux donc et rien à jeter. Archy Marshall ne prêchait pourtant pas un convaincu. Malgré son style certain, son ambiance nocturne, 6 Feet Beneath the Moon nous avait laissé sur le carreau. Pépite encore trop brute, le Londonien qui avait à l’époque 19 ans canalise aujourd’hui ses idées pour un résultat fiévreux. Un disque insomniaque, une errance entre chien et loup. Rock, blues, punk, jazz, hip-hop, trip hop… King Krule touche à tout et ne s’interdit rien. Jusqu’à glisser sur son disque la même chanson (Bermondsey Bosom) en anglais et en espagnol. « Fuck Das Coca Cola. As TV Sports the Olympic Ebola… » Tout en se racontant, Archy critique la société de consommation (Biscuit Town). Dum Surfer a un petit coté Jamie T en forme. Slush Puppy avec la voix d’Okay Kaya semble avoir embarqué à bord Antony sans ses Johnsons. Fils spirituel d’un Tom Waits et d’un Screamin’ Jay Hawkins, King Krule est le jeune cousin de Dean Blunt et de Dirty Beaches. C’est le client qui brave l’interdiction de fumer. Celui qui ferme le bar une fois les rideaux tirés. Un must…

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