Black Flower, de l’Éthiopie au Brésil

Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Black Flower, le plus éthio-jazz des groupes belges, célèbre le pouvoir de l’imagination sur un nouvel album, Magma, ébauché au Brésil. Rencontre.

Les voies de la musique sont parfois impénétrables. Pépite encore trop méconnue de la scène belge, Black Flower a tapé depuis quelques années déjà dans l’oreille de Gilles Peterson et du Gaslamp Killer, de la BBC et de Mojo, avec sa musique fiévreuse et hypnotique marquée par l’éthio-jazz et l’afrobeat, Mulatu et Fela. C’est pourtant au Brésil, du côté de Rio de Janeiro, avec des jams dans des Airbnb et des chambres d’hôtel, qu’a germé le quatrième album du groupe emmené par le saxophoniste et flûtiste bruxellois Nathan Daems (Echoes of Zoo, Trance Plantations).

Sorte de morceau trip-hop à la Morcheeba, le single Morning in the Jungle que chante l’époustouflante singer-songwriteuse gantoise née à Addis Abeba Meskerem Mees est plus encore que les autres lié au pays du petit pont et de la samba. « On se promenait à Lapa, un quartier assez chaud. C’était la fête post-carnaval. Et j’ai vu Jon (Birdsong, cornettiste croisé aux côté de Beck, dEUS et Calexico) danser avec quelqu’un, son téléphone à la main, raconte Daems. La fille, aux allures de toxicomane mais très belle malgré tout, voulait lui piquer son portable et le filer à un complice. Jon l’a rattrapé in extremis. Mais il a commencé à imaginer un autre scénario de cette rencontre. Un scénario beau et naïf. Il se réveille le matin dans la jungle. Il n’y a plus de civilisation. La lumière tombe entre les feuilles des arbres et ça devient une espèce de trip psychédélique. Je trouve ça très beau. Je ne sais pas pour lui mais moi, j’y vois beaucoup de compassion. »

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Lors de cette petite tournée au Brésil en février 2020, Black Flower avait notamment joué en marge du carnaval. « Il y avait énormément de monde. Je ne voyais pas le bout du public. Les spectateurs ne nous connaissaient pas mais on a eu droit à un super accueil. C’était très chaud comme atmosphère. Entre les groupes, les gens scandaient des slogans anti-Bolsonaro. » Quelques années plus tôt, Daems avait assisté au dernier concert, juste avant sa mort, de Naná Vasconcelos, une légende de la musique psychédélique brésilienne. « Vasconcelos a notamment signé des hommages à l’Amazonie. Il avait invité les gens à taper doucement dans les mains pour recréer le son de la pluie. Il parlait aussi de l’eau qui incarne la vie. J’ai raconté cette histoire sur scène pour soutenir la population locale dans ses combats et je lui ai parlé de notre album Future Flora, lié à la protection de la nature. »

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Volcanique

Magma a été fabriqué chez nous. « On est passés en trois jours d’un été brésilien avec carnaval à un hiver belge avec confinement. » Mais Black Flower est un groupe de militants et de globe-trotteurs. À tel point qu’il a dû changer de claviériste. Karel Cuelenaere remplace désormais Wouter Haest. « Wouter est parti en voyage. Ça fait trois ans maintenant. Il s’en est allé avec toute sa famille. Pas tant pour la musique que par esprit de liberté. Ses trois enfants ne vont pas à l’école. Il assure lui-même leur éducation. Il s’est rendu compte qu’ils étaient plus heureux en voyageant. Quand ils sont partis, je pense qu’ils avaient entre 4 et 9 ans. Il a passé beaucoup de temps en Grèce, à Lesbos, à aider les réfugiés. » Nathan, qui a entre autres travaillé avec Dijf Sanders, Sylvie Kreusch et Stef Kamil Carlens, l’avoue: « Je me vois parfois comme un enfant gâté. Je suis un mec privilégié et je joue de la musique instrumentale. Il est compliqué pour un musicien de véhiculer des messages sans glisser de paroles dans ses chansons… »

Celles de Magma sont gorgées de flûtes (washint, kaval). Et Cuelenaere y amène une touche un peu plus électronique. « Karel a un côté rationnel, mathématique. C’est un ingénieur. Mais il est aussi super intuitif dans la musique. Ses solos ne se ressemblent jamais. On a pas mal utilisé un synthé qui confère au disque un côté plus électro, un son chaleureux. » Black Flower a aussi accordé davantage de place à Frederik Segers, le frère de son batteur Simon (De Beren Gieren, MDCIII), qui a enregistré et mixé tous ses disques.

Derrière la pochette de Raimund Wong, proche de Danalogue, d’Alabaster dePlume et du Total Refreshment Centre (« il a utilisé des pierres brésiliennes sans même, je pense, savoir que l’album avait germé là-bas« ), se cache O Fogo, clin d’oeil à un volcan du Cap-Vert dont est originaire la copine de Nathan, mère de son jeune enfant. Mais aussi surtout une véritable ode à l’imagination.

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L’idée est née avec la rencontre en Grèce d’un géologue néerlandais lors d’une masterclass de ney (flûte turque et persane). « Il m’a expliqué un tas de choses et bouleversé avec des histoires incroyables. Il m’a fait comprendre que la forme de la terre est souvent construite par la vie. Et l’inverse est vrai aussi. Les falaises à Calais par exemple, ce sont des micro-organismes qui ont fini par former des montagnes, des collines. J’ai vu ça comme une métaphore pour l’imagination. Le magma est l’imagination nécessaire pour créer. Créer quoi que ce soit. C’est la base de tout. On la sous-estime trop souvent dans notre culture. »

Daems nourrit la sienne en écoutant de la musique, en jouant avec d’autres musiciens. Ces derniers temps, il est particulièrement inspiré par le maloya réunionnais et continue d’approfondir sa connaissance de la musique turque ottomane, la musique soufie qui accompagne les derviches tourneurs. « Ça ne s’arrête jamais. Même quand je pose mon instrument, je fais de la musique et crée des rythmes dans ma tête. Chaque succès, chaque réussite est le fruit de notre imagination.« 

Black Flower, Magma, distribué par SDBAN. ****

Le 16/02 à l’Ancienne Belgique, le 17/02 à Het Bos (Anvers) et le 22/02 au Handelsbeurs (Gand).

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