Père ouvrier communal, mère assistante sociale. Rien ne prédestinait Mattias De Craene à secouer de son saxophone le jazz made in Belgium. Rien à part peut-être son voisinage et quelques antécédents familiaux. Mattias est le neveu de Wim De Craene, chanteur de variété flamand dans les années 70 et 80. "Mon père parlait beaucoup de son frère, se souvient Mattias devant une tasse de thé dans son appartement de Gentbrugge, au rez-de-chaussée d'une ancienne usine de frigos. Quand il a reçu un vélo pour ses douze ans par exemple, Wim l'a vendu pour s'acheter une guitare... C'était le rebelle de la famille et gamin, ça m'attirait. J'ai grandi avec ses chansons. Ça peut sembler ringard mais c'était très joli. Il est mort il y a un bout de temps et j'ai l'impression qu'il m'a filé une partie de son énergie."

Outre le tonton, il y a les voisins... Les De Craene vivent à côté d'un pianiste et d'un violoniste professionnels. "On se réveillait chaque matin avec de la musique venant de derrière le mur. Ce qui est marrant, c'est que de l'autre côté, c'était un institut pour sourds." Les parents de Mattias l'emmènent aussi souvent aux concerts. C'est ainsi qu'il découvre le big band belge Flat Heart Society. "C'était bien cinglé, plein de cuivres. Je trouvais complètement dingue que quelqu'un souffle et que ce son énorme sorte. Ça m'a amené au saxophone."

Premier sax à douze ans, école de musique, puis études secondaires dans l'artistique, Mattias commence avec le classique avant de se plonger dans le jazz. Il achète quelques CD de Sonny Rollins, John Coltrane et s'inscrit au Conservatoire. "Ça n'a pas été évident. Ne serait-ce que d'y entrer. C'était étrange pour moi d'apprendre tout le langage américain des années 50 et 60... Ça n'avait rien à voir avec ce que je ressentais."

Après les big bands, De Craene s'est passionné pour les solistes: Joe Henderson, Yusef Lateef. Peter Brötzmann est un choc. "Il fait dans un free jazz extrême. Un truc très brutal. Et je me suis dit: ah ouai, c'est ça aussi la musique? À partir de ce moment-là, je me suis mis à écouter le Coltrane de Giant Steps et des trucs très spirituels et intenses des années 60. C'est si profond. Ces musiciens n'avaient qu'un saxophone mais c'était comme un outil pour traverser la vie. Ils posaient des questions existentielles. Qu'est ce qu'on fait ici? Pourquoi sommes-nous là? D'où vient-on? Où va-t-on? Coltrane essayait de résoudre le puzzle avec son sax."

Atmosphère, atmosphère...

Depuis le Rumble Jungle Orchestra, son tout premier big band, Mattias De Craene s'est investi dans un tas de projets. "C'est la même chose pour tous les souffleurs... Tu te retrouves dans une dizaine de groupes. Tu répètes et joues tout le temps. Ça a fini par m'épuiser et il y a cinq ans, j'ai décidé de tout arrêter pour me consacrer à mes propres projets." D'abord, ça a été Nordmann, né par hasard dans un bar gantois (le Trefpunt) et transformé par une participation au Humo Rock Rally. "On n'était pas un quartet de jazz traditionnel. On était un peu plus durs. On s'est retrouvé en finale du concours dans une AB blindée et on a terminé deuxièmes. On s'est dit qu'on pouvait jouer encore plus fort. Acheter des pédales, faire de la distorsion. Ça nous a changés."

Aujourd'hui, Mattias est aussi à la tête de MDCIII. Un trio au sein duquel il se fait accompagner de deux batteurs: Simon Segers (De Beren Gieren, Black Flower, Stadt...) et Lennert Jacobs (Rape Blossoms, The Germans, Thou...) "Avec mon ex-petite amie Bieke Depoorter, photographe pour l'agence Magnum, on parlait beaucoup d'images, de cinéma. Et on allait souvent se promener en forêt dans les Ardennes. J'adorais l'ambiance étrange, l'obscurité, le côté Twin Peaks. On essayait d'attraper une vibe, une atmosphère. Et je l'ai adaptée en musique. C'est comme ça que MDCIII est né. C'est moins la BO de ses photos que le subconscient qui parle. La peur, la psychose... L'idée de l'album Dreamhatcher, c'était d'entrer dans un musée des cauchemars."

MDCIII et son remarquable album doivent aussi beaucoup à John Lurie, acteur et saxophoniste qui donnait la réplique à Tom Waits dans le Down by Law de Jim Jarmusch. "C'est via ce film que j'ai découvert le John Lurie National Orchestra, où il s'entourait de deux batteurs... Lurie n'est pas un bon saxophoniste. Il dit lui-même jouer du fake jazz. Mais ses idées étaient si claires, pleines de fantaisie que ça m'a profondément touché. Il m'a appris que tu ne devais pas être un virtuose pour avoir une bonne idée et la jouer."

Quand il n'évoque pas son EP avec Sylvie Kreusch, son amitié et sa collaboration avec Dijf Sanders, le court métrage Dvalemodus, diffusé au MoMA, dont il a composé la musique, De Craene confie qu'il jouera sur le prochain Raketkanon, enregistre avec Millionaire et est en train de monter un projet un peu fou avec Sigfried Burroughs (Kapitan Korsakov, Onmens). "J'aime aller avec le saxophone là où normalement il n'est pas", achève-t-il. On vous conseille de l'y suivre...

Le 30/11 à la Bozar Jazz Night, le 12/12 au Depot (Leuven) et le 14/12 au Nona (Malines).

4th Stream

Le jazz va bien, merci pour lui. Centenaire, il a même retrouvé une nouvelle jeunesse, grâce à une génération qui a su bousculer les codes et redonner un peu d'air. C'est un peu ce qu'entend illustrer le nouveau mini-festival mis au point par Bozar. Baptisé 4th Stream, il se chargera de mettre en avant "des artistes locaux et internationaux qui interrogent et dépassent les frontières du jazz". Soit, les 30 novembre et 1er décembre, une affiche rassemblant entre autres Mattias De Craene (MDCIII), l'Américain James Brandon Lewis, le duo SCHNTZL... L.H.

Les 30/11 et 01/12 à Bozar, Bruxelles.