Myriam Leroy
Myriam Leroy Journaliste, chroniqueuse, écrivain

22.05 LA UNE

DE DIDIER VERBEEK.

Il est des putes heureuses: Didier Verbeek les a rencontrées. Le réal de la RTBF a passé 5 mois avec son équipe dans l’arrière-salle de l’Andromeda, charmant petit bar vitrine de grand-route situé à Heers, à un jet de (… insérer blague salace ici) de Saint-Trond. L’auteur de ces 50 minutes – diffusées dans le cadre de Tout ça (ne nous rendra pas le Congo) – propose un regard pour le moins inédit sur la prostitution. Il pense qu’elle peut être choisie et bien vécue, par des filles victimes de rien en particulier – en tout cas hors des grandes villes « où il y a vraiment des mafias », concède Didier Verbeek. « On a une image de la prostitution relayée par les médias qui va toujours dans un sens: des filles qu’on va chercher à l’Est, exploitées, battues, sans le sou… Je crois qu’on est très loin de la réalité. Mais voilà, les journalistes sont parfois tellement bien-pensants. » Les filles qu’il a filmées ont accepté de dévoiler leur visage (plutôt joli) et leurs honoraires (plutôt élevés). Rare, dans un film sur cette thématique. « Et en plus, je crois qu’elles seront contentes du documentaire. Parce qu’elles en ont marre de l’étiquette qui leur colle à la peau, marre des tabous, marre de sentir les regards dédaigneux des gens quand elles font leurs courses… Ici, elles assument ce qu’elles sont. « 

SAISIR L’INSTANT

Il a fallu huit mois de palabres pour convaincre Ghislain d’ouvrir les portes de son écurie aux caméras. Pas vraiment un mac, Ghislain, plutôt une sorte d’homme à tout faire, de concierge, de « bon père de famille ». L’Andromeda, c’est son bar. Question argent, il fait fifty-fifty avec les filles qui gagnent moins, et se fait payer la location de la vitrine à la journée par les plus zélées – tout le monde s’y retrouve. Un gestionnaire, mais humain. Les filles l’adorent, elles lui font même des poutous sur la bouche en guise de bonjour. Des clients, on ne saura rien, hormis l’une ou l’autre remarque sur la taille d’un engin ou la tessiture d’une voix… Sur les prostituées non plus, on n’apprendra rien de très intime. Au bordel ce soir a choisi de saisir l’instant plutôt que de montrer des trajectoires. « Je voulais faire 50 minutes dans l’arrière-salle. Et même si on a filmé des choses à l’extérieur – on a suivi les filles à la gym, par exemple – on ne les a pas reprises au montage. Je ne voulais pas faire l’histoire de la pute, ni un truc glauque. » Il n’empêche, dans ce paradis de la gaudriole, tout n’est pas toujours rose. D’ailleurs l’une des protagonistes de l’histoire a demandé a posteriori de se faire flouter. Une autre confie à Ghislain qu’elle se fait régulièrement tabasser (par un client? Un proxénète extérieur? On n’en saura rien). Une autre encore pleure après que les clients d’un club l’ont fait boire plus que de raison… Véronique, Alexandra et le reste des drôles de dames de Heers ont des fêlures: ce film n’a pas cherché à s’engouffrer dans les brèches. Chronique d’un quotidien pas comme les autres, il montre que vendre son corps peut être un travail comme les autres, parfois même mieux rémunéré que les autres – une passe peut se monnayer 800 euros. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’une ou l’autre, à la tête certainement aussi bien pleine que bien faite, ont choisi de retourner en vitrine après quelques expériences dans des métiers « honorables ». Bien sûr, la vitrine, ce n’est pas la panacée, d’autant que le statut des travailleuses du sexe est nébuleux . « Mais jusqu’où légaliser la prostitution? », se demande Didier Verbeek. « Vous imaginez, si c’était un métier comme les autres, après trois refus de se présenter dans un bordel, l’ONEM nous rayerait du chômage! »

Myriam Leroy

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