L'écrivain italien Niccolò Ammaniti, primé pour ses romans Je n'ai pas peur (2001) et Comme Dieu le veut (2007), a réussi à exfiltrer le regard incisif qu'il pose sur la société italienne contemporaine, à le faire passer du papier vers le petit écran, avec une maestria peu courante pour un premier essai. Dans Il Miracolo (Le Miracle), exhumé par Arte et mis à disposition sur sa plateforme depuis fin janvier, Ammaniti, qui fait partie d'une génération d'écrivains habitués à garnir son langage carné de pop culture, livre un récit dense, original et ambitieux sur les ressorts de l'invisible, de l'inexpliqué. Quand les échecs des dimensions politiques et spirituelles du religieux sont patents, quand la force vitale de la science et de la raison vacille, l'étrange plasma qui maintient en suspension et en liaison les humains laisse le champ libre à leurs préoccupations autodestructrices. Le corps social, comme le corps biologique, ne tient plus. Il Miracolo dans son récit ample, sidérant, patient, ausculte les plaies de l'absence, du silence et du vide.
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L'écrivain italien Niccolò Ammaniti, primé pour ses romans Je n'ai pas peur (2001) et Comme Dieu le veut (2007), a réussi à exfiltrer le regard incisif qu'il pose sur la société italienne contemporaine, à le faire passer du papier vers le petit écran, avec une maestria peu courante pour un premier essai. Dans Il Miracolo (Le Miracle), exhumé par Arte et mis à disposition sur sa plateforme depuis fin janvier, Ammaniti, qui fait partie d'une génération d'écrivains habitués à garnir son langage carné de pop culture, livre un récit dense, original et ambitieux sur les ressorts de l'invisible, de l'inexpliqué. Quand les échecs des dimensions politiques et spirituelles du religieux sont patents, quand la force vitale de la science et de la raison vacille, l'étrange plasma qui maintient en suspension et en liaison les humains laisse le champ libre à leurs préoccupations autodestructrices. Le corps social, comme le corps biologique, ne tient plus. Il Miracolo dans son récit ample, sidérant, patient, ausculte les plaies de l'absence, du silence et du vide. Lors d'une descente sous tension dans le repaire d'un parrain de la mafia calabraise, la police découvre une Madone en plastique pleurant abondamment des larmes de sang. Mise au secret, la statuette et sa rivière pourpre vont mettre l'ensemble des personnages, croyants ou non, face à l'inexplicable et bouleverser leur vie intime, sociale et publique, alors que l'Italie est plongée dans un débat houleux sur la sortie de l'espace économique européen. Sans nécessairement disqualifier le contexte chrétien des récits miraculeux, nés dans l'Antiquité tardive et réactivés spectaculairement au XIXe siècle, assortis d'un examen critique de la part d'une Église catholique qui entendait bien garder le contrôle de son pré carré, Niccolò Ammaniti s'en sert comme tremplin pour raconter autre chose. À certaines extrémités, Il Miracolo rappelle The Leftovers dans l'usage de l'inexpliqué, d'une forme allégorique poussée, soudaine de sa manifestation, vouée à déclencher doutes et questionnements chez les protagonistes, à opérer les premières fissures dans les structures traditionnelles, les cuirasses individuelles et les remparts collectifs. Premier d'une cordée prise dans un vent de front, le Premier ministre Fabrizio Pietromarchi, à l'initiative du référendum pour la sortie de l'Europe, vacille face aux pressions des milieux économique et à des démons familiaux trop longtemps emmurés. Pour ne rien arranger, les réseaux s'enflamment à propos d'une gifle infligée par sa femme esseulée, la bien nommée Sole, à ses enfants. Lesquels s'évadent en jeux morbides, restés sous la seule garde d'une nounou lunaire. Alors que le général Votta, figure de rectitude et de sérénité, enquête sur les origines de la statue, des analyses poussées réalisées par Sandra, une jeune scientifique de son unité, semble indiquer que le sang se comporte comme celui d'un corps vivant en pleine digestion. Serait-ce là un remède miracle pour sa mère, frappée par une odieuse maladie dégénérescente? Pour ne rien arranger, Pietromarchi consulte une vague connaissance, le père Marcello, curé peu recommandable, secrètement érotomane et joueur invétéré, qui détourne les dons de ses ouailles pour rembourser sa dette à la mafia locale. La figure de la Madone réapparait par motifs dispersés dans le récit, tour à tour discrets, suggérés ou détournés: au travers d'une photo de mère et d'enfant sur une table de nuit, dans le soin qu'une femme porte à sa mère grabataire, dans le corps d'une enfant morte portée par son frère au comportement borderline. Elle est un révélateur puissant des affres et des méconduites des humains, un perturbateur endocrinien du corps social, de ses traditions, de ses institutions. Enjeux politiques, famille, modèle du couple, tout cela est passé à la moulinette d'une imagerie stupéfiante orchestrée par Niccolò Ammaniti. La gestion des silences, des moments de vide où s'invite le lugubre rend cette matière visuelle, aux frontières de l'atmosphérique et du vernaculaire, absolument fascinante. La réalisation, qui oscille entre des compositions de lumière, des cadres suprêmement académiques et un onirisme surréaliste, métabolise les troubles et les amplifie par des choix de musiques puisés dans une discographie plurielle, capable de lier autant que de sublimer les images: dEUS, Tindersticks, Liquido, les volutes sombres de Nils Frahm, Godspeed You! Black Emperor ou Swans tutoient dans l'oeil du cyclone les plus légers Vivaldi, Umberto Tozzi, Pink Martini, Gregory Porter et Jimmy Fontana. Opéra, jazz et rock musclé, enfers, purgatoires et damnation font chair commune. Prix Spécial du Jury et Meilleure Interprétation Masculine pour Tommaso Ragno (le père Marcello) au Festival Séries Mania en 2018, Il Miracolo bénéficie de la nouvelle politique de diffusion d'Arte, qui déploie sur ses plateformes (Arte.tv et YouTube en simultané) la panoplie de ses productions télé et web (Libres!, 18h30) ainsi que des séries sélectionnées dans le cadre d'une programmation exigeante et de haute volée (No Man's Land, Detectorists, The Killing). En très bonne compagnie donc. Il est plaisant de voir à quel point, deux ans après sa première diffusion sur les écrans de la chaîne franco-allemande, Il Miracolo conserve, intactes, toute sa pertinence glaciale et son ensorcelante volupté.