En dix épisodes de quatre minutes, Libres! rappelle quelques principes, qu'on pourrait penser de base, d'une sexualité débarrassée des culpabilités, des invisibilités et des représentations erronées, alors qu'elles sont imposées par des générations de sexisme, hard ou soft. Dans le porno, mais aussi dans la publicité, les médias, la fiction, l'éducation. Libres! renverse allègrement les représentations en matière de plaisir et renvoie une série de diktats sexuels au placard. Règles, body shaming, âgisme, culte de la performance et du chiffre, glorification de la domination, sodomie, fluidité des genres: ces thèmes sont abordés et bouclés de la plus évidente des manières. Exemples et langage cru parsemés de saillies drôlatiques et de situations concrètes font de Libres! une série à la fois pédagogique, irrésistiblement comique, un miroir du temps, des corps et des désirs qu'ils suscitent.
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En dix épisodes de quatre minutes, Libres! rappelle quelques principes, qu'on pourrait penser de base, d'une sexualité débarrassée des culpabilités, des invisibilités et des représentations erronées, alors qu'elles sont imposées par des générations de sexisme, hard ou soft. Dans le porno, mais aussi dans la publicité, les médias, la fiction, l'éducation. Libres! renverse allègrement les représentations en matière de plaisir et renvoie une série de diktats sexuels au placard. Règles, body shaming, âgisme, culte de la performance et du chiffre, glorification de la domination, sodomie, fluidité des genres: ces thèmes sont abordés et bouclés de la plus évidente des manières. Exemples et langage cru parsemés de saillies drôlatiques et de situations concrètes font de Libres! une série à la fois pédagogique, irrésistiblement comique, un miroir du temps, des corps et des désirs qu'ils suscitent. Ovidie n'en est pas à son coup d'essai. Les capsules diffusées depuis le 27 janvier par la plateforme web de la chaîne franco-allemande Arte sont une adaptation de la BD Libres! Manifeste pour s'affranchir des diktats sexuels écrite en compagnie de l'illustratrice Diglee (Maureen Wingrove) et sortie en 2017 aux éditions Delcourt. Le duo a récidivé en 2020 avec un tout aussi poilant et instructif Baiser après #MeToo aux éditions Marabulles. L'ancienne actrice porno, désormais auteure, journaliste, réalisatrice et productrice, y défend l'importance d'accueillir son corps et ses désirs quels qu'ils soient et de les préserver des heurts et des injonctions qui génèrent complexes et culpabilité. Injonctions qu'elle se fait un plaisir de déconstruire avec une redoutable efficacité et un humour gorgé de punchlines foudroyantes et jouissives. Et Diglee de les contourner en dessinant non des corps en papier glacé mais bien réels, sculptés de failles et de délicieuses imperfections. Libres! bénéficie de la présence remarquée et remarquable de Sophie-Marie Larrouy. Éblouissante d'énergie retorse, sensuelle et bravache dans la série Cheyenne et Lola (lire notre article), l'actrice est également créatrice du podcast À bientôt de te revoir, où elle distille un sens de l'absurde et de l'aplomb dans des entretiens en roue libre. Son style barré mais droit au but se retrouve dans les commentaires et dialogues qu'elle écrit et interprète en contrepoint des interventions d'Ovidie, jouant les girls next door irrésistibles de sarcasmes en compagnie, notamment, d'Emmanuelle Costes. Le style de ces youtubeuses de la première heure est pour beaucoup dans la réussite formelle de ces capsules."En attendant de cramer le patriarcat, on pourrait peut-être faire en sorte de s'aimer un peu plus." Cette punchline, parmi des dizaines d'autres tout aussi percutantes, pourrait résumer le propos de la série. Mais c'est dans le déploiement des exemples concrets, dans lesquels chacun peut se retrouver, qu'elle dépasse le slogan pour exceller sur le fond de son projet: s'affranchir du vieux monde. Sur le tabou des règles (épisode Cachez ce sang): "Pourquoi dans le porno on voit des éjaculations à n'en plus finir mais jamais au grand jamais une actrice avoir ses règles?", demande la voix de Sophie-Marie Larrouy. Réponse d'Ovidie: "Si le sang n'est jamais représenté dans les pornos, s'il est bleu dans les pubs pour serviettes hygiéniques et si nous sommes affolées à l'idée de porter un pantalon blanc en période de règles, c'est avant tout parce qu'il est profondément ancré dans notre culture que le sexe des femmes est démoniaque. La matrice et son tunnel, le vagin, sont par leur configuration des lieux de mystère et de terreur masculine. Les innombrables légendes de vagina dentata, des vagins monstrueux castrateurs pourvus de dents, en témoignent." Synthétique, clair, net. Dans une autre capsule, savamment intitulée Dans l'cul, lulu, Ovidie explique que la sodomie en tant que pratique non genrée est une délicieuse manière de pimenter son couple, à condition qu'elle soit consentie absolument et sans réserve. Sinon, elle devient un instrument de soumission, symbolique ou réelle. Avec Gras double, Gazon maudit ou Les Vieux Pots, la charge qui incombe aux filles de veiller à leur épilation, leurs mensurations, d'éveiller par leur apparence le désir chez l'autre en permanence, ne fait certainement pas oublier la pression de la performance, le culte du chiffre qui pèse sur les garçons (La Moyenne nationale). Bref, il y a de quoi brouter pour tout le monde. Et même le mommy porn et son plus célèbre avatar 50 nuances de Grey ont droit à leur décryptage. Un démontage en règle de sa charte d'édition réac, de l'uber-prolétarisation de ses autrices et auteurs, de son "fantasme de parvenu" et de ses lieux communs ringards côtoie un commentaire avisé sur l'essor de la fessée dans les pratiques et l'imaginaire collectifs. Libres! ne se contente pas de passer à la sulfateuse les injonctions qui grèvent la sexualité des femmes: elle se nourrit de l'art, de la pop culture, de l'observation des médias autant que de sociologie, d'anthropologie ou de sciences pour reconnecter le sexe, qu'il soit masculin ou féminin, à la réjouissance sans entraves mais pas sans consentement. Car dans la forêt dense des intimités, des sexualités et des fantasmes, seul le plaisir devrait servir de nord magnétique.