La métaphore culinaire ne tarde pas à arriver. "Si vous cuisinez tout le temps avec les mêmes épices, vous finissez forcément par vous lasser. Arrive même un moment où vous en perdez le goût." C'est un peu ce qui a failli arriver à Pascal Schumacher. Il n'est pas question de gastronomie ici, mais bien de musique. Pendant longtemps, le vibraphoniste a bouffé du jazz, jusqu'à en perdre presque la saveur. Il fallait un changement. Par exemple, en se tournant vers les musiques électroniques.
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La métaphore culinaire ne tarde pas à arriver. "Si vous cuisinez tout le temps avec les mêmes épices, vous finissez forcément par vous lasser. Arrive même un moment où vous en perdez le goût." C'est un peu ce qui a failli arriver à Pascal Schumacher. Il n'est pas question de gastronomie ici, mais bien de musique. Pendant longtemps, le vibraphoniste a bouffé du jazz, jusqu'à en perdre presque la saveur. Il fallait un changement. Par exemple, en se tournant vers les musiques électroniques. Fin de l'année dernière, Pascal Schumacher sortait l'album intitulé Drops & Points avec le guitariste Maxime Delpierre. Un disque qui croise sens de l'impro jazz, éléments classiques et trame électronique, entre vapeurs ambient et techno dépouillée. "Les premières bases ont été posées en un week-end. On avait loué un studio, dans les Ardennes belges. Pendant la journée, on enregistrait les morceaux que l'on avait préparés très sérieusement, puis le soir, on allait manger un bout, on buvait une bouteille de vin, ou deux, et on retournait au studio pour jouer encore un peu, plus librement. Après cette première session, chacun est reparti de son côté. Quand on s'est revus pour réécouter les enregistrements, il y avait des tas de morceaux dont on ne se souvenait pas. C'était pourtant bien nous, on avait les preuves! (rires) Au final, ce sont les passages que l'on avait joués la nuit qu'on trouvait bien mieux. Ce sont ceux-là qui se retrouvent aujourd'hui sur l'album." Entre-temps, ces mêmes titres ont fait l'objet d'un deuxième disque de remixes. Et ils seront présentés au Botanique le 3 mai prochain. "Avec Drops & Points, je découvre un nouveau circuit. Je ne me serais jamais retrouvé aux Nuits Bota avec mon quatuor de jazz, par exemple." Il s'agit ici de convaincre un autre public. "Avec ma formation classique, j'ai dû me faire accepter dans le monde du jazz. Maintenant que j'y suis arrivé, j'essaie de m'intégrer à nouveau dans un autre monde musical. C'est un peu l'histoire de ma vie" (rires)... Une vie qui débute, en l'occurrence, en 1979, dans un petit village du Grand-duché. À 15 kilomètres de Luxembourg-Ville, Uebersyren compte 800 habitants. Et une fanfare. "Mon père en faisait partie. Dans le groupe, le batteur était de loin le mec le plus cool, celui qui avait la plus jolie copine. Je voulais devenir comme lui!" Pascal Schumacher s'inscrit donc à l'école de musique, avant de filer au conservatoire de Luxembourg (où il donne cours aujourd'hui). Là, il approfondit encore son enseignement classique, avant de bifurquer vers le jazz en s'inscrivant au conservatoire à Bruxelles. "Au final, je suis content de cet itinéraire. Il m'a permis de me différencier de tous les vrais jazzmen qui n'ont jamais fait que ça, et qui sont parfois moins flexibles pour sauter dans de nouveaux "bassins"."Pendant 20 ans, Pascal Schumacher va donc enchaîner les longueurs dans le jazz, avec passion. Il y trouvera la reconnaissance. Mais aussi, au bout d'un moment, comme un début de lassitude. "Je reste amoureux du jazz des années 50, 60, 70. Mais à un moment, en étudiant cette musique, vous vous retrouvez à vous pencher sur des choses compliquées, du jazz contemporain que j'écoute finalement peu, qui a des difficultés à me toucher. Par contre, j'écoute des musiques néo-classiques ou électroniques. D'autant plus volontiers que je les comprends moins bien, qu'elles me semblent plus mystérieuses."Il y a une dizaine d'années, Pascal Schumacher se retrouve sur la même scène que Francesco Tristano, pianiste luxembourgeois aussi à l'aise pour reprendre les Variations Goldberg que pour collaborer avec la légende techno Carl Craig. "C'est un ami d'enfance, on a toujours joué ensemble. Ce jour-là, il m'a demandé s'il pouvait intégrer deux, trois sons électroniques qu'il avait préparés. J'étais choqué. Je savais que ça existait évidemment, mais je ne comprenais pas qu'on puisse interagir avec des sons sortant d'une machine. Pourtant, sur scène, ça m'a procuré des sensations que je ne connaissais pas. C'était un moment très fort." La voie est désormais dégagée. Pascal Schumacher va vouloir s'y engouffrer de plus en plus souvent. Ce n'est pas qu'il lâche le jazz. C'est juste qu'il en connaît désormais trop bien les trucs et astuces. C'est tout le problème de la magie: comment continuer à s'émerveiller pour une musique quand on a passé son temps à la décortiquer, à en détricoter tous les fils? Que reste-t-il du tour quand vous en connaissez toutes les ficelles? "J'ai un problème avec la virtuosité, par exemple. Pour moi, c'est presque de la prostitution. Quand vous êtes en difficulté, parce que le son de l'endroit dans lequel vous jouez n'est pas bon par exemple, vous lâchez vos deux, trois formules toutes faites, et ça fait mouche. Alors que quelques minutes avant, vous avez peut-être sorti des notes très touchantes, mais à côté desquelles tout le monde est passé. Idéalement, il faudrait pouvoir combiner virtuosité et profondeur. Mais cela, seuls les génies en sont vraiment capables. Ce que, comme 95 % des musiciens, je ne suis pas" (rires). Reste alors tout de même une question: si jouer et étudier une musique revient aussi à en épuiser le mystère, Pascal Schumacher a-t-il vraiment intérêt à poursuivre ses expérimentations électroniques? N'a-t-il pas peur d'à nouveau trop bien en connaître les coulisses? "On verra. Pour l'instant, l'aire de jeux reste immense, j'ai encore plein de choses à découvrir et la production est pléthorique. Après, ce qui est intéressant, c'est de marier les saveurs. Je n'ai d'ailleurs pas fait un disque purement électronique. Il y a encore dedans du jazz, du classique, etc. L'objectif est de trouver le bon dosage. Là, c'est comme si je revenais d'un voyage lointain, avec 300 épices dans le sac à dos. Si je les utilise toutes, ma sauce tomate risque de ne pas être terrible" (rires).