Chaque semaine de l'été, retour sur huit pionnières méconnues des musiques du XXe siècle
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Des femmes dans le jazz? Elles sont légion et ont participé au moins autant que les hommes à lui donner ses lettres de noblesse. Mieux: à créer sa légende. D'Ella Fitzgerald à Billie Holiday, de Sarah Vaughan à Nina Simone. Hormis la dernière citée, également pianiste, elles ont toutefois rarement touché un instrument. Batterie, trompette, saxophone...: dès qu'il s'agit de manipuler la "machinerie", de toucher à la technique, les hommes reprennent le devant de la scène. Même quand elles dirigent des orchestres entiers, les femmes sont effacées par leur mari (Lil Hardin, première épouse de Louis Armstrong, qui jouera un grand rôle dans le lancement de la carrière de Satchmo) ou leur frère (Blanche Calloway, qui a largement inspiré les fantaisies de son frangin Cab). Comme si une expertise ne pouvait qu'être masculine, le chant et l'interprétation étant considérés comme un art spontané, "naturel". En 1938, quand le célèbre magazine Downbeat publie un article intitulé "Pourquoi les femmes musiciennes sont inférieures" ("Why Women Musicians Are Inferior"), c'est Peggy Gilbert qui contre-attaque. Née en 1905, la saxophoniste a dirigé plusieurs groupes entièrement féminins. Dans sa réponse, elle rappelle notamment qu'"une femme doit être mille fois plus douée, et prendre mille fois plus d'initiatives pour être reconnue comme l'égal du moins talentueux de ses collègues masculins". Avant que des musiciennes comme la trompettiste Jaimie Branch ou la saxophoniste Nubya Garcia ne se retrouvent en première ligne du renouveau jazz actuel, d'autres ont dû ainsi batailler. Si Alice Coltrane a réussi à se faire un nom à côté de celui de son tout aussi illustre mari, le grand public connaît souvent encore mal la pianiste Mary Lou Williams, figure pourtant centrale du jazz américain, qui a travaillé avec Duke Ellington, frayé avec les principaux héros be bop -Monk, Parker, Davis, etc. De la même manière, qui a entendu parler de la tromboniste Melba Liston? De la pianiste Lovie Austin? Ou encore de la trompettiste Valaida Snow? Celle que l'on surnomma pourtant la "queen of the trumpet". Ou encore Little Louie, en référence à l'icône Armstrong... Le destin de Snow fut pourtant de ceux susceptibles de marquer les esprits. D'autant que l'intéressée n'a jamais hésité à en rajouter une couche, enrobant volontiers la vérité... Née en 1904 à Chattanooga, dans le Tennessee, Snow a tout de suite baigné dans la musique. De par sa mère, prof de musique, qui lui a appris à jouer plusieurs instruments. De par son père aussi, meneur de revue, et directeur d'une troupe nommée The Pickaninny Troubadours. Dès l'âge de cinq ans, la petite Valaida part sur la route, et devient rapidement la star du spectacle. L'expérience lui servira forcément quand, plus tard, elle écumera les cabarets d'Harlem ou officiera dans ses premiers spectacles de music-hall. Dans les années 30, elle participe par exemple au succès de Rhapsody in Black, avec un abattage qui a tendance à tendre la principale star de l'affiche, Ethel Waters, mécontente qu'on lui fasse de l'ombre. Quelques années auparavant, The Chocolate Dandies a connu moins de réussite. C'est même un flop. Mais sur scène, Snow a la chance de côtoyer Josephine Baker, dont elle deviendra proche. C'est d'ailleurs elle qui l'encourage à tourner outre-Atlantique. Pendant plusieurs années, Valaida Snow va ainsi enquiller les concerts en Europe, où elle contribue à diffuser la bonne parole jazz, mais aussi en Russie et jusqu'en Asie du Sud-Est. Entertaineuse hors pair, elle a pris l'habitude de commencer ses spectacles par un tour de chant, jusqu'à ce qu'on lui amène sa trompette, déposée sur un coussin en velours rouge. Et de faire pétarader l'instrument, éblouissant le public. Sa réputation grandit ainsi toujours davantage. Peu présente au pays, elle enregistre rarement, à un moment pourtant où le jazz profite à fond d'une industrie discographique en plein boum. Soit. Cela ne l'empêche pas de mener grand train. Flamboyante, elle circule dans des autos européennes, généralement accompagnée d'un chauffeur, d'un domestique, ainsi que d'un singe portant le même uniforme que les deux employés de Ms Snow... Quand elle se marie avec Ananias Berry, un jeune danseur de 19 ans, alors qu'elle-même est trentenaire, la nouvelle fait les choux gras de la presse à scandale. Les choses se gâtent encore quand son premier mari l'accuse de bigamie. Au procès, Snow obtient gain de cause. Mais son couple avec Berry ne tient pas le choc. La musicienne repart alors une nouvelle fois, direction l'Europe. En France, elle tourne même au cinéma, aux côtés de Maurice Chevalier et Erich von Stroheim. Le film s'intitule Pièges. Sorti en 1939, il est l'oeuvre de Robert Siodmak, réalisateur juif allemand qui rejoindra rapidement les États-Unis. À l'arrivée des nazis, le film est d'ailleurs interdit. Entre-temps, Snow atterrit au Danemark, où elle est emprisonnée par l'occupant allemand. C'est ici que vérité et légende se mélangent le plus. La musicienne racontera plus tard avoir été envoyée en camp de concentration. Plus probablement, elle a passé plusieurs mois dans la prison de Vestre (où séjournera également Céline). Pour une histoire de vol à l'étalage? Ou pour la protéger, notamment de son addiction à l'oxycodone, un puissant opioïde? Même son biographe Mark Miller ne tranche pas vraiment... En 1942, grâce à l'aide d'un officier belge (?), Valaida Snow réussit enfin à embarquer à bord d'un navire diplomatique vers les États-Unis. À New York, elle effectue son retour sur la scène de l'Apollo, les journaux saluant le courage de la trompettiste qui a expérimenté l'horreur nazie... Un an plus tard, elle se remarie et déménage à Los Angeles, où elle contribue à l'effervescence de la scène jazz locale. Mais l'épisode danois ne l'a pas laissée indemne, elle est amaigrie et déprimée. Le 30 mai 1956, elle meurt d'une rupture d'anévrisme, après un concert au Palace Theater de New York. Le jour de son enterrement, elle aurait eu 56 ans...