Un label musical, c'est quoi déjà? Un label, c'est une étiquette qu'on va coller sur un disque. Dans les petits logos tout en bas du verso, pas loin de la tracklist, il y a nous, les labels. Derrière cette étiquette, c'est une équipe entière qui aura travaillé au coude à coude (covid19 oblige) avec les artistes pour sortir ce disque. Le label va organiser le planning de production de l'objet qui se retrouvera un jour sur les platines (ou dans les lecteurs CD pour les plus 2000's d'entre vous), souvent au moins un an à l'avance. Dans quel studio le groupe va-t-il enregistrer? Qui va mixer les morceaux enregistrés? Qui va faire les masters finaux? Quand? Une fois que les morceaux sont bouclés, le label payera (quand il y a assez de sous dans les caisses) le pressage des disques et assurera leur distribution physique (dans les magasins et par la Poste) et leur distribution digitale (Spotify, Apple Music...). Tout cela via des distributeurs intermédiaires ou pas, selon la taille du label et le volume des ventes. Le groupe partira ensuite en tournée "défendre" son album... et le vendre si tout se passe bien.

Un label, c'est aussi un certain gage de qualité et de style, un repère pour le public. Chacun a son propre réseau professionnel, son aura, son entourage, son public, auquel il est bon de s'associer quand on veut évoluer. Par exemple, Domino Records est le label d'Arctic Monkeys. Potentiellement, un nouvel artiste peu connu qui sera associé à Domino sera par conséquent associé à Arctic Monkeys. Et toutes les personnes qui suivent Domino Records et Arctic Monkeys veulent écouter leurs nouveaux morceaux, les voir en concert, acheter leurs disques... et tiens, c'est quoi le nouveau petit groupe à côté, c'est pas mal!

L'impact du confinement sur notre petite machine bien huilée

Le live disparaît

Depuis le début du confinement, il n'y a plus de concerts. Les tournées prévues s'annulent, la conquête de la France se voit avortée à mi-chemin pour Annabel Lee, pas de release party au Botanique pour Endz... On a tout juste eu le temps de voir Alaska Gold Rush fêter la sortie de Camouflage dans la Rotonde que rapidement on a compris qu'il nous fallait faire le deuil des tournées d'été, et pas seulement, puisqu'on ne sait toujours pas exactement quand prendra fin cette mise à l'arrêt de l'événementiel.

Il faut savoir qu'une date de concert représente pour nous et nos groupes beaucoup plus qu'une seule soirée entre potes à boire des bières et partager la musique qui nous passionne. Ce sont des années de développement et de réflexion, de stratégie et de remise en question, qui aboutissent finalement sur un album, sur une date à Dour, une release au Botanique, sur un festival comme le Dunk pour nos Flowers. C'est aussi un travail de réseautage et de confiance entre les personnes en charge du booking (ceux qui trouvent les dates pour les groupes) et les programmateurs de salle ou de festival simplement impossible à quantifier. Une fois que ces jolies dates sont confirmées, elles assurent la visibilité de nos groupes peu connus, elles leur permettent d'être découverts en touchant directement le public. On se la pète d'abord un peu sur les réseaux, puis le groupe assure un live qu'il aura peaufiné des mois au fil des résidences (une sorte de coaching) et des petits concerts dans les bars. Ainsi le groupe galvanise une foule en délire et vend quelques vinyles.

Sans les concerts, quel est le sens de notre travail? Comment un groupe peut-il continuer son chemin? Planifier des sorties d'album sans aucune perspective de live n'est pas seulement étrange, c'est surtout être déjà assuré de ne pas évoluer, de faire du "sur place".

Sans les concerts, quel est le sens de notre travail?

Les ventes physiques stagnent

En plus du fait que les groupes ne vendent pas leurs disques en tournée puisque tournées il n'y a plus, les magasins de disques étaient fermés. Chez Luik Music nous n'avons pas développé de distribution en magasin, nous sommes donc relativement épargnés par cette problématique. Ce n'est pas le cas de nos amis de Freaksville, de Humpty Dumpty, d'Exag' Records ou de Black Basset, qui ont perdu chaque jour un peu de ce qui était déjà trop précieux pour que leurs structures vivent.

Heureusement, il reste les ventes en ligne, qui ont le vent en poupe chez nous. Une action positive à souligner: Bandcamp a déjà par deux fois renoncé à sa part sur les ventes 24h durant, laissant ainsi l'entièreté des bénéfices aux labels et aux artistes. Au-delà du coup de com', c'est une sacrée action de sensibilisation envers le public qui achète des disques. Oui, votre argent compte, particulièrement pour les petites structures indépendantes comme nous. Oui, la musique indé s'achète, car derrière ce vinyle de ce groupe pas connu que vous avez vu en première partie de Idles et qui était sacrément bien, il y a beaucoup de gens qui réalisent un vrai travail de passionnés, bien souvent dans une situation financière précaire. Alors merci, simplement.

Oui, votre argent compte, particulièrement pour les petites structures indépendantes comme nous.

La question du livestream

Le livestream en cette période de confinement culturel c'est un peu comme Aldi, y'a plein de trucs très accessibles mais c'est plutôt une surprise quand tu découvres que la bouteille de gin à 12 euros passe sacrément bien. Mais bon, elle ne remplacera jamais ton gin t(r)o cher pris sur une terrasse à Sainte-Catherine. Histoire de contexte.

Les concerts en livestream de petits groupes, ça ne rapporte rien aux artistes, à leur entourage professionnel, aux techniciens qui se démènent pour un rendu pas trop dégueulasse. C'est la dévalorisation de ce qu'on essaie de faire compter et de développer toute l'année. Oui à la création, aux propositions originales de contenu en live (via Twitch pour notre part pour ne pas saturer les réseaux sociaux, et pour que les gens puissent choisir de voir ou pas ce qu'on propose), aux DJ sets un peu barrés, aux impros loop... Mais concernant les concerts, il nous semble contradictoire de négocier en temps normal des cachets pour qu'au moins les musiciens soient payés décemment et maintenant, parce que confinement oblige, offrir gratos du live de qualité.

On le sort quand alors cet album? Ou: le bordel des calendriers

Pour produire un disque, il faut définir un agenda précis avec le groupe, les techniciens du son, l'usine de pressage. Si vous aviez prévu d'enregistrer en France fin mars pour sortir un album en automne (comme un petit groupe de Wapis chez Luik Music), tout est chamboulé et se décale. Certaines sorties d'album printanières se reportent à cause de l'absence de concerts. Résultat: la saturation de l'offre musicale is coming comme un white walker en automne. Le public ne saura où donner de l'oreille, les journalistes vont être pris d'assaut, les programmateurs doivent déjà se battre avec leurs calendriers, entre reprogrammations et nouvelles sollicitations, ils vont sans doute prendre moins de risques et proposer aux gens des groupes qui vont remplir leurs salles, c'est normal, surtout si les jauges sont revues à la baisse. L'un dans l'autre, on le sent mal pour nos petits groupes émergents.

On se fait ch*er.

Oui, on s'emmerde. Comme tout le monde. On Zoom, on Twitch, on Slack. Pas de contacts humains, pas d'échange, pas de café chez Grand Maison. Pour des personnes shootées aux concerts et aux rencontres comme nous, c'est toute une façon de travailler, toute une philosophie qui se met entre parenthèses.

Alors, nous allons attendre patiemment. Que ça passe, que progressivement l'on puisse se voir et puis nous allons ramasser les pots cassés. C'est une période riche en réflexion, en travail de fond. On met la gomme sur l'organisation, sur la fédération, on astique soigneusement les rouages de notre structure, acceptant que tout ce qui fait notre passion inconditionnelle pour ce métier entre en hibernation pour quelque temps.

À bientôt les concerts, les amis, les pogos et les idées folles. Rien ne sera plus comme avant jusqu'à... on ne sait pas trop quand, alors célébrons déjà ces moments où simplement nous pourrons être ensemble.

Juliette Demanet, Luik Music

Un label musical, c'est quoi déjà? Un label, c'est une étiquette qu'on va coller sur un disque. Dans les petits logos tout en bas du verso, pas loin de la tracklist, il y a nous, les labels. Derrière cette étiquette, c'est une équipe entière qui aura travaillé au coude à coude (covid19 oblige) avec les artistes pour sortir ce disque. Le label va organiser le planning de production de l'objet qui se retrouvera un jour sur les platines (ou dans les lecteurs CD pour les plus 2000's d'entre vous), souvent au moins un an à l'avance. Dans quel studio le groupe va-t-il enregistrer? Qui va mixer les morceaux enregistrés? Qui va faire les masters finaux? Quand? Une fois que les morceaux sont bouclés, le label payera (quand il y a assez de sous dans les caisses) le pressage des disques et assurera leur distribution physique (dans les magasins et par la Poste) et leur distribution digitale (Spotify, Apple Music...). Tout cela via des distributeurs intermédiaires ou pas, selon la taille du label et le volume des ventes. Le groupe partira ensuite en tournée "défendre" son album... et le vendre si tout se passe bien. Un label, c'est aussi un certain gage de qualité et de style, un repère pour le public. Chacun a son propre réseau professionnel, son aura, son entourage, son public, auquel il est bon de s'associer quand on veut évoluer. Par exemple, Domino Records est le label d'Arctic Monkeys. Potentiellement, un nouvel artiste peu connu qui sera associé à Domino sera par conséquent associé à Arctic Monkeys. Et toutes les personnes qui suivent Domino Records et Arctic Monkeys veulent écouter leurs nouveaux morceaux, les voir en concert, acheter leurs disques... et tiens, c'est quoi le nouveau petit groupe à côté, c'est pas mal! Le live disparaît Depuis le début du confinement, il n'y a plus de concerts. Les tournées prévues s'annulent, la conquête de la France se voit avortée à mi-chemin pour Annabel Lee, pas de release party au Botanique pour Endz... On a tout juste eu le temps de voir Alaska Gold Rush fêter la sortie de Camouflage dans la Rotonde que rapidement on a compris qu'il nous fallait faire le deuil des tournées d'été, et pas seulement, puisqu'on ne sait toujours pas exactement quand prendra fin cette mise à l'arrêt de l'événementiel. Il faut savoir qu'une date de concert représente pour nous et nos groupes beaucoup plus qu'une seule soirée entre potes à boire des bières et partager la musique qui nous passionne. Ce sont des années de développement et de réflexion, de stratégie et de remise en question, qui aboutissent finalement sur un album, sur une date à Dour, une release au Botanique, sur un festival comme le Dunk pour nos Flowers. C'est aussi un travail de réseautage et de confiance entre les personnes en charge du booking (ceux qui trouvent les dates pour les groupes) et les programmateurs de salle ou de festival simplement impossible à quantifier. Une fois que ces jolies dates sont confirmées, elles assurent la visibilité de nos groupes peu connus, elles leur permettent d'être découverts en touchant directement le public. On se la pète d'abord un peu sur les réseaux, puis le groupe assure un live qu'il aura peaufiné des mois au fil des résidences (une sorte de coaching) et des petits concerts dans les bars. Ainsi le groupe galvanise une foule en délire et vend quelques vinyles. Sans les concerts, quel est le sens de notre travail? Comment un groupe peut-il continuer son chemin? Planifier des sorties d'album sans aucune perspective de live n'est pas seulement étrange, c'est surtout être déjà assuré de ne pas évoluer, de faire du "sur place". Les ventes physiques stagnent En plus du fait que les groupes ne vendent pas leurs disques en tournée puisque tournées il n'y a plus, les magasins de disques étaient fermés. Chez Luik Music nous n'avons pas développé de distribution en magasin, nous sommes donc relativement épargnés par cette problématique. Ce n'est pas le cas de nos amis de Freaksville, de Humpty Dumpty, d'Exag' Records ou de Black Basset, qui ont perdu chaque jour un peu de ce qui était déjà trop précieux pour que leurs structures vivent. Heureusement, il reste les ventes en ligne, qui ont le vent en poupe chez nous. Une action positive à souligner: Bandcamp a déjà par deux fois renoncé à sa part sur les ventes 24h durant, laissant ainsi l'entièreté des bénéfices aux labels et aux artistes. Au-delà du coup de com', c'est une sacrée action de sensibilisation envers le public qui achète des disques. Oui, votre argent compte, particulièrement pour les petites structures indépendantes comme nous. Oui, la musique indé s'achète, car derrière ce vinyle de ce groupe pas connu que vous avez vu en première partie de Idles et qui était sacrément bien, il y a beaucoup de gens qui réalisent un vrai travail de passionnés, bien souvent dans une situation financière précaire. Alors merci, simplement. La question du livestream Le livestream en cette période de confinement culturel c'est un peu comme Aldi, y'a plein de trucs très accessibles mais c'est plutôt une surprise quand tu découvres que la bouteille de gin à 12 euros passe sacrément bien. Mais bon, elle ne remplacera jamais ton gin t(r)o cher pris sur une terrasse à Sainte-Catherine. Histoire de contexte. Les concerts en livestream de petits groupes, ça ne rapporte rien aux artistes, à leur entourage professionnel, aux techniciens qui se démènent pour un rendu pas trop dégueulasse. C'est la dévalorisation de ce qu'on essaie de faire compter et de développer toute l'année. Oui à la création, aux propositions originales de contenu en live (via Twitch pour notre part pour ne pas saturer les réseaux sociaux, et pour que les gens puissent choisir de voir ou pas ce qu'on propose), aux DJ sets un peu barrés, aux impros loop... Mais concernant les concerts, il nous semble contradictoire de négocier en temps normal des cachets pour qu'au moins les musiciens soient payés décemment et maintenant, parce que confinement oblige, offrir gratos du live de qualité. On le sort quand alors cet album? Ou: le bordel des calendriers Pour produire un disque, il faut définir un agenda précis avec le groupe, les techniciens du son, l'usine de pressage. Si vous aviez prévu d'enregistrer en France fin mars pour sortir un album en automne (comme un petit groupe de Wapis chez Luik Music), tout est chamboulé et se décale. Certaines sorties d'album printanières se reportent à cause de l'absence de concerts. Résultat: la saturation de l'offre musicale is coming comme un white walker en automne. Le public ne saura où donner de l'oreille, les journalistes vont être pris d'assaut, les programmateurs doivent déjà se battre avec leurs calendriers, entre reprogrammations et nouvelles sollicitations, ils vont sans doute prendre moins de risques et proposer aux gens des groupes qui vont remplir leurs salles, c'est normal, surtout si les jauges sont revues à la baisse. L'un dans l'autre, on le sent mal pour nos petits groupes émergents. On se fait ch*er. Oui, on s'emmerde. Comme tout le monde. On Zoom, on Twitch, on Slack. Pas de contacts humains, pas d'échange, pas de café chez Grand Maison. Pour des personnes shootées aux concerts et aux rencontres comme nous, c'est toute une façon de travailler, toute une philosophie qui se met entre parenthèses. Alors, nous allons attendre patiemment. Que ça passe, que progressivement l'on puisse se voir et puis nous allons ramasser les pots cassés. C'est une période riche en réflexion, en travail de fond. On met la gomme sur l'organisation, sur la fédération, on astique soigneusement les rouages de notre structure, acceptant que tout ce qui fait notre passion inconditionnelle pour ce métier entre en hibernation pour quelque temps. À bientôt les concerts, les amis, les pogos et les idées folles. Rien ne sera plus comme avant jusqu'à... on ne sait pas trop quand, alors célébrons déjà ces moments où simplement nous pourrons être ensemble. Juliette Demanet, Luik Music