Fin des seventies, Londres. Ce soir-là sont à l'affiche d'un club du nord de la ville les Rich Kids, déjà semi-légendaires via le leader Glen Matlock, ex-Sex Pistols. Et puis, le concert étant annulé à la onzième heure, voilà un remplaçant nommé Doll by Doll, inconnu de nos services. Tant qu'à faire, on reste et voilà, c'est l'embardée. L'hypnose. La claque. Celle d'un style aux deux guitares siamoises qui rappelle le haut tricotage électrique de Television. Avec la voix du grand type massif au-devant des chansons, Jackie Leven: vibrato maximal et prés...

Fin des seventies, Londres. Ce soir-là sont à l'affiche d'un club du nord de la ville les Rich Kids, déjà semi-légendaires via le leader Glen Matlock, ex-Sex Pistols. Et puis, le concert étant annulé à la onzième heure, voilà un remplaçant nommé Doll by Doll, inconnu de nos services. Tant qu'à faire, on reste et voilà, c'est l'embardée. L'hypnose. La claque. Celle d'un style aux deux guitares siamoises qui rappelle le haut tricotage électrique de Television. Avec la voix du grand type massif au-devant des chansons, Jackie Leven: vibrato maximal et présence testostérone, limite menaçante. Le tout dans un dédale de morceaux au-delà de la normalité rock. Au programme textuel: la transcendance, la sous-humanité, l'absolu de la solitude, les violences de famille. Pas étonnant que la presse, en particulier britannique, passe à la trappe ce Doll by Doll en dehors des modes et des genres. Et qui, malgré des followers fidèles, jette l'éponge après quatre albums -dont le scintillant Gypsy Blood- bouclés entre 1979 et 1982. Reste à Jackie Leven la route solo, soit une bonne vingtaine de disques et plus de 200 morceaux jusqu'à sa mort d'un cancer du pancréas en 2011. Mais seulement après une agression en rue, qui le laisse avec de multiples blessures, dont un larynx abîmé. Leven souffre, tombe dans l'héro, se relève et crée une fondation pour les toxicos. L'intensité première reprend la route. Ce que Straight Outta Caledonia ramène à dix titres, dont le premier annonce la brillance globale. The Sexual Loneliness of Jesus Christ n'est pas seulement un moment irrésistible, il résume la faconde mélancolique de Jackie et expose la voix revenue de l'enfer de l'agression. Honneur à la soul, à sa celtique Écosse natale, et à une forme de fraternité rock desservie par des guitares et un banjo humanistes. Splendide. Pas juste ce moment d'épiphanie sonore, mais l'épate de composer des morceaux sans cesse nourris de drive sentimental, de questions intimes et de mélodies tellement radiophoniques qu'il est difficile de comprendre pourquoi ce mec n'a pas eu la reconnaissance méritée. Parmi les moments de plaisir total: Irresistible Romance serait du parfait Earth, Wind & Fire si ses membres s'étaient mis au tofu plutôt qu'aux bains de coke. Live or Die offre le meilleur côté du crooning irraisonnable: Nick Cave acquiescerait. Comme nous absorbons Poortoun, moment ultra-pastoral qui, sur la ligne des relations familiales, joue essentiellement de guitares acoustiques, de réverbe caverneuse et de la voix si fraternelle de monsieur Leven. Qu'on quitte avec regret. Pour info, le tirage limité à 500 vinyles est épuisé, mais il reste le CD ou le digital: un placement sûr en ces temps incertains.