C'est l'un de ces moments de contemplation qui émeuvent aux larmes que l'on a vécu lors de la découverte de l'exposition que le S.M.A.K. consacre à Gerhard Richter (Dresde, 1932). L'un de ces instants suspendus qui donnent son sens à une existence. Étaient-ce les circonstances? Peut-être un peu. Ce jour-là avait quelque chose d'apocalyptique, le ciel s'était chargé de napper le paysage de manière dramatique à l'aide de l'un de ces drippings dont il a le secret. Des flocons énormes avaient entrepris de peindre le réel à la façon de Richter justement... Ce tremblé délicat qu'il a beaucoup pratiqué dans les années 60. Il y eut la peur sur l'autoroute, cette impress...

C'est l'un de ces moments de contemplation qui émeuvent aux larmes que l'on a vécu lors de la découverte de l'exposition que le S.M.A.K. consacre à Gerhard Richter (Dresde, 1932). L'un de ces instants suspendus qui donnent son sens à une existence. Étaient-ce les circonstances? Peut-être un peu. Ce jour-là avait quelque chose d'apocalyptique, le ciel s'était chargé de napper le paysage de manière dramatique à l'aide de l'un de ces drippings dont il a le secret. Des flocons énormes avaient entrepris de peindre le réel à la façon de Richter justement... Ce tremblé délicat qu'il a beaucoup pratiqué dans les années 60. Il y eut la peur sur l'autoroute, cette impression de faire son dernier voyage d'hiver. Puis il y eut cette Küchenstuhl signée en 1965 et le sentiment d'être chez soi, enfin. Une triviale chaise de cuisine, celle qui dit les travaux et les jours, les épluchures de pomme de terre et le sel des larmes. Celle que peint Richter dépasse de loin le louche éclat du carton-pâte du réel. On le sait, pour lui, la peinture ne s'occupe jamais de la réalité, elle n'est que par et pour elle-même. L'ombre flottante de la modeste assise projetée sur le mur susurre que, comme pour nous bientôt, l'heure est venue. Mourir, est-ce si dramatique? Nullement, c'est d'ailleurs ce qui se comprend devant le chef-d'oeuvre de ce plasticien de 85 ans, non, ce qui est grave, c'est de ne jamais avoir vraiment existé avant. Contre cela, il n'y a rien à faire. Comme le petit pan de mur de Vermeer pour Proust, l'apparition flottante de cette chaise est une révélation: l'échec d'une vie peut être sauvé par l'art. Raison pour laquelle on a envie de parler de "parousie" pour évoquer About Painting, qui a fait le pari d'évoquer la carrière du maître à la manière d'un déroutant fast forward. À nos yeux, le Richter qui met à genoux est celui qui s'interdit les richesses de la couleur et le foisonnement du monde pour désigner une autre dimension au spectateur. Un Richter somme toute assez ascétique mais vibrant, qui manie les nuances de blanc et de gris à la perfection. Qu'il s'agisse de rideaux (Curtains IV, 1965) ou d'un couloir qui ne mène nulle part (Korridor, 1964), de fenêtres entendues comme des réceptacles de lumière (Window, 1968) ou même d'un étonnant cylindre tridimensionnel peint (Tube, 1965), la magie opère avec la même force. Lorsqu'il utilise les couleurs légères, Richter emmène l'oeil vers les mêmes sommets picturaux. Ainsi de ce Torso de 1997, buste féminin, celui de sa propre femme, d'une infinie tendresse. On n'est pas moins ému face au portrait évanescent de Dieter Kreutz, qui évacue la question de la ressemblance au profit de la présence, une sorte de contre-jour matérialisant l'être-là de manière inégalable. Est-ce à dire que l'on s'incline devant la totalité de l'oeuvre? Non, trois fois non. On est resté insensible devant les éjaculations de couleurs qu'incarnent ses dernières toiles, tout comme l'on n'a rien ressenti face au Silicaat (2003), agrandissements spectaculaires de nanoparticules. Mais cela n'a aucune importance. Ces tentatives d'épuisement de la peinture sont le fait d'un peintre pour qui le peint n'est jamais une réponse mais toujours une question. Grâce soit rendue à Gerhard Richter.