À quoi sert la culture? Vaste question. Le plus simple est peut-être de revenir à son étymologie latine. Celle-ci fait aussi bien référence à l'action de (se) cultiver, qu'à celle d'honorer, célébrer. Cela tombe bien, le nouvel album de Jamila Woods fait les deux. Dans une époque où les influenceurs sont partout, mais les modèles nulle part, il tombe à pic. Trois ans après HEAVN, petit bijou de soul "consciente", la (bientôt) trentenaire revient avec un disque somptueux, dont chacun des treize morceaux évoque une figure célèbre, occupant une place à part dans son panthéon personnel.
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À quoi sert la culture? Vaste question. Le plus simple est peut-être de revenir à son étymologie latine. Celle-ci fait aussi bien référence à l'action de (se) cultiver, qu'à celle d'honorer, célébrer. Cela tombe bien, le nouvel album de Jamila Woods fait les deux. Dans une époque où les influenceurs sont partout, mais les modèles nulle part, il tombe à pic. Trois ans après HEAVN, petit bijou de soul "consciente", la (bientôt) trentenaire revient avec un disque somptueux, dont chacun des treize morceaux évoque une figure célèbre, occupant une place à part dans son panthéon personnel. Originaire de Chicago, Woods n'est pas seulement musicienne, chanteuse et compositrice, elle est également poétesse, activiste, et prof (au sein de l'organisation Young Chicago Authors). C'est d'ailleurs un exercice donné à ses étudiants, leur demandant d'imaginer une "reprise" d'un poème de leur choix, qui l'a amenée à concevoir LEGACY! LEGACY! Elle s'est ainsi lancée, en reprenant le célèbre Ego Tripping de Nikki Giovanni, avant d'élargir le principe et de conceptualiser son album. À côté de GIOVANNI, on y croise par exemple BASQUIAT, la chanteuse EARTHA (Kitt), la légende jazz SUN RA, l'écrivain (James) BALDWIN, l'autrice de science-fiction OCTAVIA (Butler) ou encore FRIDA (Kahlo) -la seule du lot qui ne soit pas afro-américaine. En tant qu'enseignante, la transmission est forcément essentielle pour Jamila Woods. Pour chaque morceau, elle s'est ainsi penchée sur le parcours artistique et humain des artistes évoqués -elle glisse même une bibliographie dans les notes de pochette. Pour autant, LEGACY! LEGACY! n'est pas un cours d'Histoire de l'art. Pas plus qu'il n'est une suite d'hommages en tant que telle, qui aurait pu très vite tourner à vide. En réalité, si Woods se nourrit de ces différents artistes et de leurs oeuvres, c'est d'abord pour mieux scruter et analyser sa propre vision des choses, en tant que femme, noire, américaine. Sur MUDDY, elle revient par exemple sur l'appropriation culturelle dont fait l'objet sa communauté (dans ce cas-ci, le blues récupéré par les musiciens blancs), tandis que BASQUIAT interroge le sentiment de colère ( "you can't police my joy!"), et FRIDA se penche sur la dynamique amoureuse plus intime. Chaque fois, l'accent est mis sur la nécessité de pouvoir s'affirmer et s'assumer, sans pour autant s'enfermer dans une identité figée -sur ZORA, elle chante "little boxes you can't stick unto me", déniant à quiconque la possibilité de la résumer à quelques traits, de la ranger dans une catégorie précise. Tout cela n'aurait pu rester qu'une vaine dissertation si Jamila Woods n'avait pas, en outre, particulièrement soigné la forme. Brillant sur le fond, parsemé de fulgurances, LEGACY! LEGACY! est aussi un disque de soul moderne, à la fois élégant et passionné, inventif et accessible. L'une des plus belles réussites de ces derniers mois.