Le Centre de la Gravure et de l'Image Imprimée ne s'est pas seulement fait plaisir à l'occasion de ses 30 ans, l'institution louviéroise a également signé une programmation alléchante déclinée sur trois niveaux. Le rez-de-chaussée est consacré au travail décalé, maintes fois évoqué dans ces pages, de Frédéric Penelle. Décalé? L'oeuvre de ce Bruxellois l'est définitivement en ce qu'elle sort la gravure sur bois de son cadre habituel. En tandem avec Yannick Jacquet, Penelle s'amuse à "déterritorialiser" -souvent dégainé, le concept prend ici tout son sens- ce procédé de reproduction séculaire en le croisant avec la technologie la plus récente. Le tout à la faveur de créations hy...

Le Centre de la Gravure et de l'Image Imprimée ne s'est pas seulement fait plaisir à l'occasion de ses 30 ans, l'institution louviéroise a également signé une programmation alléchante déclinée sur trois niveaux. Le rez-de-chaussée est consacré au travail décalé, maintes fois évoqué dans ces pages, de Frédéric Penelle. Décalé? L'oeuvre de ce Bruxellois l'est définitivement en ce qu'elle sort la gravure sur bois de son cadre habituel. En tandem avec Yannick Jacquet, Penelle s'amuse à "déterritorialiser" -souvent dégainé, le concept prend ici tout son sens- ce procédé de reproduction séculaire en le croisant avec la technologie la plus récente. Le tout à la faveur de créations hybrides qui portent le nom de Mécaniques discursives, sortes de fascinants enchaînements de rouages visuels dont un exemple inédit a été agencé au fond de la salle d'exposition. Pour le regardeur, l'effet est décoiffant: il ne sait plus ce qu'il regarde tant les projections "soulèvent" les matrices de bois utilisées par l'artiste. L'impression de foisonnement que l'on éprouve est la même que celle que l'on a lorsque l'on regarde un tableau de Jérôme Bosch, à ceci près que La Tentation de Saint-Antoine rencontre ici les logiciels du big data. L'accrochage fait également place à trois grands formats, plus classiques, qui fascinent. Réalisés à partir de représentations glanées aux quatre coins de l'imaginaire collectif -un réservoir sans fond-, ces assemblages percutent l'oeil. On pense en particulier à cette composition montrant un personnage coiffé d'une fleur et à la moue doloriste renvoyant à une autre figure dont on ignore si elle est frappée de stupeur ou hurlante. Cet univers sombre, découpé à même le noir et le blanc, évoque une humanité à la peine. Au premier, c'est un autre imagier qui attend le visiteur, celui de Thierry Lenoir (Soignies, 1960). À travers ses gravures, elles aussi sur bois, le plasticien laisse deviner une vie polluée par les petites laideurs du monde moderne. Ses Mortelles wagonnées évoquent la pesanteur inhérente aux trains matinaux qui mènent les navetteurs tout aussi sûrement vers leurs destinations que vers leurs métastases à venir. À l'instar de ces wagons étouffants, les oeuvres racontent un monde où l'on se frotte, se marche sur les pieds, quitte à faire des étincelles. La patte anguleuse et nerveuse de Lenoir évoque la saturation, la tension permanente, bref une vie au bord de la crise de nerfs. Rien ne lui échappe: l'existence conjugale ( C'est l'amour), les coexistences en tension ( Neighbours), voire les mythologies nationales façon album des chocolats Jacques ( Notre Congo). Au deuxième étage, le Centre de la Gravure a eu le flair d'exposer un artiste radicalement différent: Daniel Nadaud (Paris, 1942). En témoigne le registre double des pièces qu'il exhibe. D'un côté, ce sont des objets récupérés noués en d'étranges assemblages qui abouchent la paysannerie à la guerre -la réalité de cette dernière a profondément infusé l'artiste par le biais d'un grand-père rescapé de la première boucherie mondiale. Cette réalité traumatique, enrobée par un trait fluide extrêmement dessiné, est également à l'oeuvre dans des lithogravures rehaussées de dessins en couleurs et des collages sur papier millimétrés.