"Encore aujourd'hui, des gens dans la rue m'accostent, me disent que je les faisais beaucoup rire et déplorent que je ne travaille plus. Ils sont étonnés quand je leur dis que je fais de la musique depuis près de 20 ans." Dans un petit café portugais de Saint-Gilles, à quelques trottoirs des ateliers Claus flambant neufs où elle répète pendant trois jours avant de partir sur les routes pour une tournée qui la mènera jusqu'à Tokyo, Juana Molina, volubile, rigolote et spontanée, se souvient d'une autre vie. Avant d'enregistrer des disques fabuleux et ensorcelants d'un folk électronique tarabiscoté en espagnol, Molina donnait dans le sketch humoristique loufoque à la télé argentine. "Je tenais ça de ma grand-mère qui avait pris l'habitude d'aller au cinéma et de rejouer les films pour ses jeunes frères. Ce qui avait fini par se transmettre de génération en génération dans la famille. A un moment, j'ai cherché comment gagner du fric sans trop travailler. Parce que je voulais du temps pour jouer de la guitare. Et j'ai réalisé que la télévision était la solution rêvée."
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"Encore aujourd'hui, des gens dans la rue m'accostent, me disent que je les faisais beaucoup rire et déplorent que je ne travaille plus. Ils sont étonnés quand je leur dis que je fais de la musique depuis près de 20 ans." Dans un petit café portugais de Saint-Gilles, à quelques trottoirs des ateliers Claus flambant neufs où elle répète pendant trois jours avant de partir sur les routes pour une tournée qui la mènera jusqu'à Tokyo, Juana Molina, volubile, rigolote et spontanée, se souvient d'une autre vie. Avant d'enregistrer des disques fabuleux et ensorcelants d'un folk électronique tarabiscoté en espagnol, Molina donnait dans le sketch humoristique loufoque à la télé argentine. "Je tenais ça de ma grand-mère qui avait pris l'habitude d'aller au cinéma et de rejouer les films pour ses jeunes frères. Ce qui avait fini par se transmettre de génération en génération dans la famille. A un moment, j'ai cherché comment gagner du fric sans trop travailler. Parce que je voulais du temps pour jouer de la guitare. Et j'ai réalisé que la télévision était la solution rêvée." Juana regarde la télé pendant un mois, trouve l'émission parfaite et y va au culot pour s'en ouvrir les portes. "Le côté punk de la jeunesse... Je serais incapable de refaire un truc pareil aujourd'hui. Mais ça a marché et j'étais au paradis. J'enregistrais toutes mes interventions le lundi après-midi et je touchais du fric pour une semaine de boulot parce qu'on était payé à la diffusion..." Deux ans et demi plus tard, elle possède sa propre émission Juana Y Sus Hermanas (un clin d'oeil au Hannah et ses soeurs de Woody Allen) dans laquelle elle joue la plupart des personnages. "Je me suis laissée prendre à mon propre piège. J'ai abandonné la musique pendant pratiquement sept ans et je n'ai réalisé que quand je suis tombée enceinte. J'ai alors tout envoyé bouler. Les gens me disaient: "Tu ne peux pas faire ça. Tu as une carrière incroyable." Je leur ai répondu: "D'accord mais je n'ai qu'une seule vie. Et si je me réincarne, je ne m'en rendrai pas compte." J'étais verte d'envie en regardant MTV. Je ne voulais pas m'en vouloir jusqu'à la fin de mes jours." Née en 1961 à Buenos Aires, Juana est la fille de l'actrice et mannequin Chunchuna Villafane et d'Horacio Molina, chanteur de boléro puis de tango pote des légendes brésiliennes de la samba avec lesquelles sa famille a l'habitude de passer les grandes vacances. "Il n'a jamais connu Joao Gilberto, son idole. Moi, j'étais amoureuse de Chico Buarque. Je le voyais, je devenais toute rouge. Il fallait que je me cache", rigole Juana en français dans le texte. Parce que, adolescente, la petite Molina est partie pour Paris. Quand sa mère s'est remariée avec le réalisateur Fernando Pino Solanas (candidat aux présidentielles de 2007 remportées par Cristina Kirchner) et qu'est arrivé le coup d'Etat de 1976, elle a préféré fuir le régime répressif du général Videla. "La vie de mon beau-père pouvait être en danger. Elle est partie. On l'a suivie. Ils restaient entre Argentins. Ne voulaient pas apprendre le français. Moi, j'ai fait une espèce de rejet des exilés." Le tango, elle l'avoue, Juana n'a jamais aimé ça. "C'est comme le reggae. Ce n'est pas quelque chose qui te prend, c'est quelque chose qu'il faut pousser. Mon père était musicien mais ma mère mettait les disques à la maison. Beaucoup de jazz. Bill Evans, Ella Fitzgerald, Sonny Rollins... J'adorais Porgy and Bess de Gershwin interprété par Sammy Davis Jr et Carmen McRae. On a également baigné dans le classique. Ravel, Debussy, Schubert. Tous les Beatles à partir de Revolver. Puis de la musique brésilienne et cubaine aussi." Si elle reconnaît avoir apprécié le Sung Tongs d'Animal Collective, craquer pour Django Django, Micachu et ses Shapes, la quinquagénaire écoute peu de musique. "Il y en a trop qui sort aujourd'hui. Je me sens noyée. Les musiciens, nous sommes devenus une épidémie." En 2003, Segundo est désigné Meilleur album de world music par Entertainment Weekly. L'année suivante, Tres Cosas termine dans le top 10 du New York Times. Enregistré à la maison, dans la banlieue de Buenos Aires, -"j'aime bosser toute seule chez moi, ça me permet de faire n'importe quoi et si c'est horrible, personne ne le saura jamais"-, Wed 21 est le premier disque de Juana depuis cinq ans. "On ne se rend pas compte que le temps passe. Il y a eu la tournée Un Dia. L'aventure Tradi-Mods vs Rockers. Et puis j'avais juste un peu la tête ailleurs. Personne ne me mettait la pression. Or, parfois, on en a besoin. Un peu comme des enfants. J'ai laissé le sablier s'égrener, je n'ai pas de bonnes excuses. Il fallait peut-être que je me vide et me ressource. Puis, on perd vite l'habitude de travailler." Dans sa rencontre avec les tradi modernistes congolais pour l'anniversaire du label Crammed, Molina a appris à jouer fort. "Il le fallait sinon les autres me mangeaient. On était 19 sur scène. D'ailleurs, je me suis fait très mal aux oreilles. J'ai eu des acouphènes pendant un mois... " Son nouveau disque, plus lumineux et rythmé, marque un petit changement de cap. "Je n'aime pas avoir une idée préconçue avant de commencer à bosser sur un album. C'est le meilleur moyen de le rater. J'avais l'impression d'avoir une petite formule pour que mes morceaux marchent. En jouant pendant des heures sur une guitare que j'aime, je me plonge dans un tunnel dont j'arrive toujours à sortir. Je tenais à me prouver que je pouvais faire les choses autrement." Jamais ce bout de femme ne les fera comme tout le monde. WED 21, DISTRIBUÉ PAR CRAMMED. 8 TEXTE Julien Broquet