Jonathan Franzen, le grand romancier américain (dixit Time Magazine, qui lui consacrait sa une en 2010), a eu une vie littéraire avant Les Corrections, le livre qui l'a propulsé dans la cour des grands en 2001. Si son premier roman, La vingt-septième ville, qui remonte à 1988, a bien été traduit en français, le deuxième par contre, Strong motion, publié quatre ans plus tard, n'avait pas eu ce privilège. Une anomalie aujourd'hui corrigée.
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Jonathan Franzen, le grand romancier américain (dixit Time Magazine, qui lui consacrait sa une en 2010), a eu une vie littéraire avant Les Corrections, le livre qui l'a propulsé dans la cour des grands en 2001. Si son premier roman, La vingt-septième ville, qui remonte à 1988, a bien été traduit en français, le deuxième par contre, Strong motion, publié quatre ans plus tard, n'avait pas eu ce privilège. Une anomalie aujourd'hui corrigée. Rebaptisé Phénomènes naturels, ce récit choral n'est pas le brouillon maladroit des grandes symphonies dickensiennes qui suivront. On y retrouve déjà, dans un relatif désordre certes mais servis avec ce ton grinçant qui deviendra sa marque de fabrique, tous les thèmes franziens -la famille dysfonctionnelle, l'effondrement psychique, la satire politique...-, rehaussés d'une louche de thriller écologique et d'une pincée d'essai féministe. Même si la parole circule entre plusieurs personnages, Louis Holland fait office de plus petit dénominateur commun de ce dispositif romanesque sophistiqué superposant plusieurs couches, plusieurs temporalités. Âgé de 23 ans, cet éternel ado précocement chauve, qui ne dépareillerait pas dans une BD de Harvey Pekar ou de Daniel Clowes, traîne ses névroses et ses frustrations du côté de Boston où il travaille comme technicien dans une petite radio. Coincé entre deux étages de la pyramide sociale, il brandit sa précarité comme un étendard de son intégrité. L'archétype du mec un peu lâche, un peu veule, mais qui a toujours un idéal à défendre sur le feu. Cet équilibre émotionnel fragile s'effondre le jour où un séisme, pourtant mineur, provoque le décès accidentel de la veuve du grand-père maternel. La mère de Louis, qu'il accuse de ne pas l'aimer, hérite d'un joli magot: 22 millions de dollars. Une bonne nouvelle à première vue, sauf que le tremblement de terre et les répliques qui suivent, au lieu de souder les liens familiaux, vont les distendre, et avec eux ceux d'une communauté au bord de la crise de nerfs. Pour ne rien arranger, cet argent pourrait bien avoir une origine douteuse. La société pétrochimique à l'origine de la fortune aurait enfoui pendant des décennies des déchets hautement toxiques, en infraction avec la loi et avec toute conscience morale. C'est en tout cas la conviction d'une jeune scientifique de Harvard, Renée Seitchek, avec laquelle Louis va entretenir une relation indécise. Il admire son intégrité mais pense mériter mieux. Au point de la planter au pire moment, la laissant seule affronter les mercenaires du néolibéralisme et la horde de fanatiques religieux qui campent devant le centre médical où elle doit se faire avorter. Ce qui nous vaut des pages truculentes sur la crise morale et la religion, cet opium du peuple américain, le romancier visionnaire ayant l'intelligence de ne pas caricaturer leur chef de file, le révérend Philip Strites, mais au contraire d'en faire un personnage posé et humain, ce qui rend son plan de sauvetage divin encore plus effrayant. Le roman n'est certes pas parfait. Son entame est un peu laborieuse. Mais Franzen montre déjà qu'il s'y entend pour nouer les fils de plusieurs histoires parallèles. Et quand le futur auteur de Purity se pique de faire frire ses intrigues dans le chaudron politique, il est redoutable, épiçant d'humour féroce les saillies désenchantées de héros friables, dépassés par les circonstances, et peut-être plus encore par leur propre inconsistance...