Pour toute jeunesse ayant grandi en fréquentant l'église (dans mon cas catholique), la musique entendue en ces lieux volontiers froids et caverneux, blindés d'écho, reste une expérience intime possiblement traumatisante. Même si la qualité des messes de Saint-Antoine à Etterbeek ne rivalisait nullement avec le grandiose encens des saints choeurs orthodoxes et encore moins la virtuosité cinglante d'Aretha Franklin et de ses inspirées consoeurs. Ce souvenir sacré va donc s'installer durablement, comme un chewing-gum sentimental collant au déroulé d'une vie, madeleine s...

Pour toute jeunesse ayant grandi en fréquentant l'église (dans mon cas catholique), la musique entendue en ces lieux volontiers froids et caverneux, blindés d'écho, reste une expérience intime possiblement traumatisante. Même si la qualité des messes de Saint-Antoine à Etterbeek ne rivalisait nullement avec le grandiose encens des saints choeurs orthodoxes et encore moins la virtuosité cinglante d'Aretha Franklin et de ses inspirées consoeurs. Ce souvenir sacré va donc s'installer durablement, comme un chewing-gum sentimental collant au déroulé d'une vie, madeleine sonore resurgissant au quart de tour, même à bonne distance de toute eau bénite. Sans que la foi et la croyance n'interviennent forcément dans ce schéma-là: on peut adorer le gospel et être agnostique. Julianna Barwick a visiblement connu une initiation similaire, puisque grandissant en Louisiane, elle s'est trouvée dans la nasse serrée des églises du Sud, profondément imprégnées d'une histoire cruelle et compliquée où les traditions vocales s'imposent naturellement au quotidien. Séculaires pour ne pas dire magistrales. La blanche Julianna aurait donc pu être une interprète roots, porte-parole de l'americana ou cousine country-soul de Maria McKee. Nullement. Puisqu'elle a choisi un répertoire qui doit plus à Philip Glass, Laurie Anderson et Sigur Rós -avec ici la participation de Jónsi- qu'aux traditions benoîtement revisitées. Depuis sa première parution discographique, l'EP Sanguine en 2006, Barwick a produit, en plus de nombreuses collaborations ciblées, une demi-douzaine de disques de courte durée et trois albums perso. Healing Is a Miracle est le quatrième. Et celui, sans doute, qui pousse dans ses contreforts les plus sophistiqués la pratique d'une voix humaine échantillonnée avec l'infinie multiplicité sonique des techniques actuelles. Cet album est comme un fleuve après la mousson, un courant gonflé, à tout point de vue. De la 3D organico-synthétique qui, partant du larynx de Julianna, explore ce territoire unique entre la tectonique des voix et les plaques instrumentales électroniques, créant des chocs volontiers angéliques. Si on a collé le genre "ambient" à cette page, c'est plutôt par défaut que par réalisme musical. Loin d'être un meuble sonore idéal, Healing Is a Miracle s'apparente plutôt à une version 2.0 de ce que pourraient être les derviches tourneurs dans une autre culture. À savoir: revenir à une forme de spiritualité ancestrale rendue sophistiquée par les programmations explorées. Qui peut tout aussi bien fonctionner comme une couverture électronique lors des premiers frimas d'automne que comme une invitation à redécouvrir les innombrables croyances. Pas forcément religieuses, plutôt panthéistes, qui donnent l'équivalent du sacré mêmes aux vies les plus mécréantes.