Philip Gröning n'est pas du genre à faire dans la demi-mesure. Un postulat dont attestait déjà, en 2005, Le Grand Silence (1), le film qui révélait internationalement le cinéaste allemand, un documentaire sans paroles accompagnant les moines de la Grande Chartreuse sur 2 h 40. Et que permet de vérifier Die Frau des Polizisten, dont la présentation, lors de la dernière Mostra de Venise, devait déchaîner les passions, suscitant des réactions extrêmes. Consacrant le retour du cinéaste à la fiction, ce film n'est pas moins radical pour autant, qui le voit s'atteler, trois heures durant, à la dissection d'une famille de la classe moyenne allemande, un policier, sa femme, et leur fillette, en générant un malaise croissant tandis que la violence s'insinue dans leur relation.
...

Philip Gröning n'est pas du genre à faire dans la demi-mesure. Un postulat dont attestait déjà, en 2005, Le Grand Silence (1), le film qui révélait internationalement le cinéaste allemand, un documentaire sans paroles accompagnant les moines de la Grande Chartreuse sur 2 h 40. Et que permet de vérifier Die Frau des Polizisten, dont la présentation, lors de la dernière Mostra de Venise, devait déchaîner les passions, suscitant des réactions extrêmes. Consacrant le retour du cinéaste à la fiction, ce film n'est pas moins radical pour autant, qui le voit s'atteler, trois heures durant, à la dissection d'une famille de la classe moyenne allemande, un policier, sa femme, et leur fillette, en générant un malaise croissant tandis que la violence s'insinue dans leur relation. Outre la matière, sensible, le découpage du film n'y est certes pas étranger, succession d'une soixantaine de courts chapitres dont l'ouverture et la fermeture viennent rythmer le propos, en une litanie suffocante. "J'avais décidé de tourner un long métrage sur l'amour entre une mère et son enfant, mais aussi sur une relation destructrice, et j'ai arrêté cette structure parce que je voulais que mon film soit envisagé comme une parabole, et non comme un drame social", commence Gröning. Et d'expliquer plus avant sa démarche: "Je tenais à donner au spectateur l'opportunité de se distancier de l'histoire avant d'y replonger. Je veux interpeller le spectateur, qui n'est autre que le protagoniste même du film, et l'amener à se demander quelle facette de sa personnalité il tend à son voisin: aimante, ou haineuse? Je déteste les films dont on sort inchangé, ils ne constituent qu'une perte de temps à mes yeux. Mon film provoque des réactions très fortes parce qu'on ne peut se contenter de dire que cette histoire n'a rien à voir avec soi."Si l'impact de Die Frau des Polizisten se révèle si violent, cela tient peut-être aussi au fait que Gröning joint à un regard d'entomologiste revendiqué une narration en suspens. "Je n'avais pas de scénario, mais juste un traitement de deux ou trois pages, observe-t-il. J'écris pendant le tournage, comme le fait également Wong Kar-wai. Quand on écrit son scénario en amont, on ne peut s'empêcher de se demander si telle ou telle scène est vraiment nécessaire, comme ce moment où un personnage est assis dans un coin, ou tel autre où l'enfant se réveille. Si bien qu'elles finissent par tomber, au profit de celles qui contribuent à approcher de la finalité dramatique du film. Mais comme nous le savons tous, la vie ne fonctionne pas comme cela: nous ignorons ce qui se produira demain, même si nous essayons de l'influencer. Et tous nos actes ne répondent pas à un objectif. Le danger, avec un scénario, c'est de perdre ces moments, qui sont aussi ceux de grande intimité." Traduit à l'écran, le dispositif théorique s'avère on ne peut plus concluant, qui balade le spectateur suivant une construction où se confondent arbitraire et aléatoire, le réalisateur confiant que l'ordonnancement des différents chapitres a constitué l'un des principaux écueils du processus créatif. Comme pour mieux mettre son propos en relief, Gröning a aussi entrecoupé son portrait de famille d'images de la nature -jusqu'à un renard qui vient y musarder, invitant, incidemment, à observer les faits comme on le ferait au microscope, à l'abri de toute tentation morale. Quant à la présence d'un vieil homme, le réalisateur laisse au spectateur le soin de considérer sa fonction, tout en avançant l'hypothèse qu'il soit, à l'image de Tirésias, un individu doué de voyance mais impuissant à agir, voire encore l'équivalent contemporain du choeur antique. "Le choeur représente toujours la position de la société à l'égard du problème évoqué. Et notre société reste extrêmement silencieuse par rapport à la violence domestique. Cela me convient comme interprétation, mais une fois terminé, un film appartient complètement au spectateur: tout ce que ce dernier aura pu y discerner sera vrai..."(1) LE FILM RESSORT À FLAGEY, PARALLÈLEMENT À DIE FRAU DES POLIZISTEN.RENCONTRE Jean-François Pluijgers, À Venise