Au centre de Gand piraté par des embouteillages névrotiques, on grimpe au premier étage de ce qui évoque un bunker déglingué où de riches collectionneurs d'instruments et consoles vintage auraient secrètement planté un labyrinthe mirifique. Il y a un côté Brazil dans l'antre des frères David et Stephen Dewaele, ayant raisonnablement stocké ailleurs leur 55 000 vinyles en attendant que soit terminé l'immeuble-studio-QG juste à côté de l'actuel bordel, dans cette maigre rue gantoise. Entre une tasse de thé et un départ imminent à Zürich pour un set des 2manyDJ's -suivi d'une mini-tournée australienne-, Stephen nous reçoit, aimable dans son look Inspecteur Clouseau. Faut-il dire que le ver (vinylique) est dans le fruit? Peut-être puisque, en ce vendredi 23 novembre, plutôt que d'aller palper en Suisse du franc fort avec son siamois David, Stephen chinerait volontiers à la foire du 33 Toursà Utrecht pour y claquer du billet vert. "Oui, les raretés sont chères mais elles ne perdent pas de leur valeur." Réflexion économique qui rejoint le su...

Au centre de Gand piraté par des embouteillages névrotiques, on grimpe au premier étage de ce qui évoque un bunker déglingué où de riches collectionneurs d'instruments et consoles vintage auraient secrètement planté un labyrinthe mirifique. Il y a un côté Brazil dans l'antre des frères David et Stephen Dewaele, ayant raisonnablement stocké ailleurs leur 55 000 vinyles en attendant que soit terminé l'immeuble-studio-QG juste à côté de l'actuel bordel, dans cette maigre rue gantoise. Entre une tasse de thé et un départ imminent à Zürich pour un set des 2manyDJ's -suivi d'une mini-tournée australienne-, Stephen nous reçoit, aimable dans son look Inspecteur Clouseau. Faut-il dire que le ver (vinylique) est dans le fruit? Peut-être puisque, en ce vendredi 23 novembre, plutôt que d'aller palper en Suisse du franc fort avec son siamois David, Stephen chinerait volontiers à la foire du 33 Toursà Utrecht pour y claquer du billet vert. "Oui, les raretés sont chères mais elles ne perdent pas de leur valeur." Réflexion économique qui rejoint le sujet du jour, l'épatant faux biopic réalisé dans le contexte Radio Soulwaxpar Wim Reygaert (lire encadré). Pourquoi Bowie d'abord, et combien? Stephen: "Pourquoi? Parce que Bowie aime prendre des risques sans perdre son intégrité, qu'il est versatile et n'a absolument jamais mauvais goût. Il a une bonne oreille et s'avère incroyable comme chanteur. On doit avoir 1200 disques de lui (...) et à l'automne 2011 on a établi une liste de 900 de ses morceaux (sic) avec objectif d'en faire une heure de mix." Les Dewaele Brothers n'épuisent pas le mash-up et au-delà de la collectionnite avouée -"une maladie, tu comprends?"- les voilà lardés d'un impressionnant mix audio. "C'est là que Wim, le réalisateur, qui avait déjà pris en charge le visuel d'un de nos projets, Into The Vortex, a eu envie de faire un film scénarisé autour de Bowie. Il a trouvé de l'argent chez Caviar, une boîte de prod belge et voilà. "La société Caviar,qui a aussi coproduit le Mr Nobody de Van Dormael, met 60 000 euros dans la réalisation du film signé et scénarisé par Reygaert, Flamand de 38 ans remarqué pour ses courts en tous genres. Et pour Into The Vortex, premier essai dans le cadre Radio Soulwax: un trip sidéré dans la musique planante des seventies où les teutoneries de Tangerine Dream font des oeillades aux paysages tout aussi cosmiques de Klaus Schulze. Toujours avec cette idée-matrice de partir des pochettes de disques originales -le 31,5 cm x 31,5 cm vinyle- et de les transmuter en images mouvantes. "Cela résume toute la philosophie de Dave,explique Stephen. Caviar croit en Reygaert et a sorti cet argent comme s'il s'agissait aussi de promouvoir le talent de Wim à l'international. La plupart des participants au tournage, qui s'est déroulé en studio à Gand une semaine durant, sont d'ailleurs des bénévoles." Tourné dans une très élégante HD via l'inhabituel format 33 Tours qui renvoie un peu à la télévision de (grand-) papa (...), Dave raconte de manière non-chronologique le parcours de Bowie. "Il s'agit plutôt d'une sorte de rêve fiévreux,précise Stephen. Wim n'est pas un archi-fan de Bowie et il a dû partir de la matière audio construite par mon frère et moi, deux Bowie freaks. Wim a créé sa propre distance un peu étrange avec son sujet." L'une des réussites majeures du film tient dans son casting: peut-être moins Sam Louwyck -acteur-danseur flamand déjà vu dans les clips de dEUS- incarnant William Burroughs que Bent Van Looy, mentor de Das Pop, transformé en Bowie période clownesque du clip Ashes To Ashes (1980), la chanson qui a le plus bluffé Stephen Dewaele. L'incarnation choc vient sans nul doute de l'interprétation majeure du chanteur par une femme, la mannequin limbourgeoise Hannelore Knuts: "Prendre une actrice, c'est prendre de la distance. Nous connaissions Hannelore depuis longtemps et quand on lui a demandé si elle était intéressée, elle nous a envoyé une photo depuis New York avec la coupe qu'elle a dans le film. C'était Bowie, c'était stupéfiant." Le Bowie du mitan des seventies, période Station To Station, alors que le pâle Anglais exilé à L.A. est plongé dans une anormale maigreur due à un régime mixte de cocaïne, lait et poivrons (...). En septembre 2003, 2manyDJ's -la contrepartie club de Soulwax des frères Dewaele- rencontre Bowie en personne, sur un plateau TV de France 2. S'en suit une demande du couturier Dries Van Noten de reprendre Bowie lors d'un défilé au Louvres. Heroes ainsi retranscrit dans le cerveau mash-up des Dewaele renforce une obsession bowiesque jamais démentie. L'aspect sans doute le plus étonnant de l'affaire Dave est qu'à l'instar des 23 autres projets déjà mis en ligne sur Radio Soulwax, le plaisir est gratuit. "C'est la seule façon de réaliser le projet puisqu'il semble impossible de négocier les droits pour créer un objet commercial et en tirer profit. C'est donc l'argent gagné entre autres avec 2manyDJ's qui permet cela. Economiquement, ce n'est pas une très bonne idée mais c'est vraiment un acte d'amour envers la musique. Si on voulait en faire un Blu-ray ou un plus long projet cinématographique -le 90 minutes est dans notre tête et celle de Wim-, il faudrait beaucoup d'argent. Beaucoup..."TEXTE PHILIPPE CORNET