Les chiffres de la douzième édition des Sony World Photography Awards restent impressionnants: 326 997 candidatures en provenance de 195 pays. Le plus gros succès à ce jour d'une compétition commencée à Cannes en 2008, installée à Londres depuis lors. En un peu plus d'une décennie, voilà donc plus d'un million et demi d'images parvenues à l'organisation de la part de photographes, pros ou pas, confirmés ou en attente, inspirés ou moins que cela. La cuvée 2019 s'avère un rien borderline, entre les sensations multiples de déjà-vu , quelques surprises non-scénarisées et la nécessité de continuer à inlassablement documenter le monde. Y compris dans le surplus d'images de la génération Instagram. Les SWPA posent éventuellement des questions -pas toujours- mais la force des réponses s'y manifeste de manière extrêmement variable. Une constante récente? Oui, celle de la menace environnementale et d'une Terre en surchauffe grandissante. Parlez-en donc à la Chinoise établie à Londres, Yan Wang Preston, lauréate de la catégorie Paysages pour sa série To the South of the Colourful Clouds. Entre 2010-2017, elle a documenté le sort d'une petite ville de la province du Yunnan en Chine, zone rurale que les autorités ont décidé de transformer en un centre de loisir international via un parfait modèle écologique. Vaste programme qui se traduit par des images aériennes aux textures colorées comme un charivari de teintes ensoleillées. Où l'on constate que la terre d'origine est remplacée par des sols semi-artificiels à dominante rouge dans lesquels sont installées des plantes en majorité étrangères, incluant des milliers d'arbres de taille déjà adulte. Le hic provient donc plutôt de l'utilisation généralisée de toiles de plastique vert recouvrant toutes les surfaces " désagréables à l'oeil". Ce qui a donc comme conséquence de transformer une opération écolo en potentiel désastre environnemental, avec ce qui semble un motto chinois: l'enfer de la rentabilité sera donc pavé de bonnes intentions.
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Les chiffres de la douzième édition des Sony World Photography Awards restent impressionnants: 326 997 candidatures en provenance de 195 pays. Le plus gros succès à ce jour d'une compétition commencée à Cannes en 2008, installée à Londres depuis lors. En un peu plus d'une décennie, voilà donc plus d'un million et demi d'images parvenues à l'organisation de la part de photographes, pros ou pas, confirmés ou en attente, inspirés ou moins que cela. La cuvée 2019 s'avère un rien borderline, entre les sensations multiples de déjà-vu , quelques surprises non-scénarisées et la nécessité de continuer à inlassablement documenter le monde. Y compris dans le surplus d'images de la génération Instagram. Les SWPA posent éventuellement des questions -pas toujours- mais la force des réponses s'y manifeste de manière extrêmement variable. Une constante récente? Oui, celle de la menace environnementale et d'une Terre en surchauffe grandissante. Parlez-en donc à la Chinoise établie à Londres, Yan Wang Preston, lauréate de la catégorie Paysages pour sa série To the South of the Colourful Clouds. Entre 2010-2017, elle a documenté le sort d'une petite ville de la province du Yunnan en Chine, zone rurale que les autorités ont décidé de transformer en un centre de loisir international via un parfait modèle écologique. Vaste programme qui se traduit par des images aériennes aux textures colorées comme un charivari de teintes ensoleillées. Où l'on constate que la terre d'origine est remplacée par des sols semi-artificiels à dominante rouge dans lesquels sont installées des plantes en majorité étrangères, incluant des milliers d'arbres de taille déjà adulte. Le hic provient donc plutôt de l'utilisation généralisée de toiles de plastique vert recouvrant toutes les surfaces " désagréables à l'oeil". Ce qui a donc comme conséquence de transformer une opération écolo en potentiel désastre environnemental, avec ce qui semble un motto chinois: l'enfer de la rentabilité sera donc pavé de bonnes intentions. Toujours avec l'ambition de refléter la planète en cocotte-minute intensive se place le grand vainqueur des SWPA 2019, l'Italien Federico Borella. Sa série Five Degrees s'est installée dans un coin agricole défavorisé de l'Inde -pléonasme- où les degrés ne cessent de grimper, année après année, déstabilisant le cycle des moussons. Conséquence de ce hold-up météo: lorsqu'il se répète deux années consécutives, les agriculteurs sont à ce point ruinés et incapables d'emprunter à nouveau aux banques que le désespoir les amène au suicide. Dans un anglais approximatif, Borella explique comment il a voulu photographier l'absence, celle des hommes -en majorité- mettant fin à leurs jours, crucifiés par une nature incohérente qui fait dévier le processus millénaire des saisons. Il faut connaître un peu de ce cruel contexte pour saisir la portée d'images où la solitude de ceux qui restent -les vivants- répond à l'invisibilité des suicidés. Série ébranlante par son propos, Five Degrees marque aussi la limite de la photographie en dehors de toute contextualisation: sans repères, ces images manquent décidément de quelque chose. C'est-à-dire la force première et brute de regards indépendants. Définition préhistorique mais sans doute intemporelle de la photographie. La plupart des prétendants aux SWPA sont des marathoniens, artisans têtus, passant volontiers des années sur leur sujet: un mode de travail distingué de l'immédiate fabrication des réseaux sociaux. Cela résulte souvent en un photojournalisme plus ou moins convenu. Plus, le reportage formaliste d'Alessandro Grassani -gagnant de la catégorie Sports- sur les boxeuses de la République démocratique du Congo. Moins, la slow-approche de l'espagnol Alvaro Laiz, vainqueur de la catégorie Portraiture. Sa cible: les Chukchi, tribu paléo-sibérienne habitant le côté russe du détroit de Béring depuis probablement plus de dix mille ans. Et qui aurait essaimé son Histoire comme ses gênes dans les Native Americans des futures ethnies navajos et même mayas. Ces gens esseulés du monde pensent que chaque être humain emporte avec lui l'esprit de ses ancêtres, littéralement, empilant donc en chacun des dizaines de générations et de mémoires consécutives. D'où l'idée d'Alvaro Laiz de donner du temps au temps, y compris en pratiquant la très longue exposition de ses sujets, face caméra. D'où un résultat -noir et blanc- de silhouettes floutées, recomposées et potentiellement mystérieuses, rappelant aussi les pratiques de spiritisme occidental. Cette mode très pratiquée au XIXe siècle, où l'on convoquait les ancêtres disparus à se manifester en faisant bouger les tables. La leçon des Sony Awards consiste à parfois récompenser les justes décalages, l'inattendu, le déconcertant signifiant. Le Hollandais Jasper Doest (1979) en a parfaitement saisi le concept via l'histoire de Bob. Ce flamant rose a eu la malencontreuse idée de s'écraser contre la fenêtre d'un hôtel de Curaçao, île-confetti des Caraïbes et ex-colonie batave. Cet animal blessé, monté sur de fragiles échasses -roses comme les plumes-, a été recueilli par la propriétaire des lieux, parente du photographe. Celui-ci raconte donc le quotidien du Phoenicopterus ruber -en cuisine, à la piscine, au cours de danse...- devenu ambassadeur d'une fondation qui réhabilite et défend le monde animal. Pas sûr qu'on ait demandé son avis, mais voilà Bob grandement responsable du titre de vainqueur de la catégorie Natural World & Wildlife attribué à Jasper Doest. Cette victoire tient beaucoup à l'empathie que provoque la série et au dialogue entre les espèces, humaines ou pas, signant un futur optimiste. Mais où se niche donc aux Sony 2019, la grande photographie, celle qui tricote l'Histoire, sans appel ni décryptage ni contexte affiché ni mode-marketing? En attribuant cette année, l' Outstanding Contribution to Photography à Nadav Kander, les SWPA font le choix du talent manifeste, cinglant et intemporel. En visitant l'expo qui accompagne l'opération Sony -à la Somerset House jusqu'au 6 mai seulement-, aucun doute ne subsiste sur la flagrante qualité des images de Kander. Le photographe, né en 1961 en Israël, est depuis longtemps établi à Londres, base business plus efficiente que le Moyen-Orient, trop vampirisé par ses propres enjeux. Sans refaire son CV, Kander, entre autres featurings, est du genre à décrocher des records: par exemple en 2009, lorsque l'édition magazine du New York Times publie pas moins de 52 images qu'il a réalisées autour du personnel présidentiel de Barack Obama. Mais même si ses portraits sont gravitationnels, Kander trouve toujours quelque chose de l'ordre de la transcendance. Qui donnera au lecteur de cet article, sans du tout être à Londres, l'envie d'aller voir ses images sur le Net ou de se procurer les livres, ce qui est mieux et plus durable. Incluant les sensationnelles prises de vues au long des fleuves, le chinois Yangzi Jiang et la britannique Tamise. Un absolu qui, en terrain musical, évoquerait Górecki ou Arvo Pärt: une façon de restituer les émotions a priori dépouillées, de les gonfler peu à peu jusqu'à l'évidence qui nous submerge, nous accompagne et nous ferait bien croire qu'il existe encore de la beauté sur cette drôle de Terre.