1: Les enfants

Que ce soit ce gosse sur un banc de Central Park en veston à carreaux, ces 2 petites frappes la cigarette au bec au même endroit ou ce drôle de couple qui prend la pose sur Hudson Street, les kids photographiés par Diane Arbus ont des mimiques d'adultes. Ce qui n'est pas pour rien dans l'étrangeté que dégagent ces images. Où est passée l'innocence qu'on prête aux enfants? Ceux-ci ont l'air vieux. D'autant qu'ils sont habillés comme leurs aînés et qu'ils en reproduisent déjà les stéréotypes. Un contraste qui suscite le malaise. C'est voulu. La photographe nous projette dans cette zone grise où les apparences se dérobent, où le beau et le laid s'échangent leurs costumes. Typique du travail de cette artiste pour qui " le sujet est toujours plus important que l'image. Et plus compliqué." Elle traque la faille, souligne la monstruosité dans la normalité. Même chez les stars (Mae West, Norman Mailer...) qu'elle shoote pour les magazines.
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Que ce soit ce gosse sur un banc de Central Park en veston à carreaux, ces 2 petites frappes la cigarette au bec au même endroit ou ce drôle de couple qui prend la pose sur Hudson Street, les kids photographiés par Diane Arbus ont des mimiques d'adultes. Ce qui n'est pas pour rien dans l'étrangeté que dégagent ces images. Où est passée l'innocence qu'on prête aux enfants? Ceux-ci ont l'air vieux. D'autant qu'ils sont habillés comme leurs aînés et qu'ils en reproduisent déjà les stéréotypes. Un contraste qui suscite le malaise. C'est voulu. La photographe nous projette dans cette zone grise où les apparences se dérobent, où le beau et le laid s'échangent leurs costumes. Typique du travail de cette artiste pour qui " le sujet est toujours plus important que l'image. Et plus compliqué." Elle traque la faille, souligne la monstruosité dans la normalité. Même chez les stars (Mae West, Norman Mailer...) qu'elle shoote pour les magazines. C'est le sujet de prédilection de Diane Arbus. Elle y reviendra sans cesse au gré de ses "voyages verticaux" comme elle appelle ses incursions dans les tréfonds de la société. Avec une prédilection pour les travelos et les phénomènes de foire. Elle les immortalise de préférence dans leur environnement "naturel", chambre poisseuse, loge miteuse ou coulisses de cirque. En gros plans, comme ce jeune en bigoudis, ou en plein champ, mais jamais trop loin pour ne rien perdre des rides, des chairs molles et des couches de maquillage qui tapissent ces corps à l'identité indéfinie. Ce spectacle pourrait virer au glauque, au sordide et pourtant, on s'étonne d'y déceler une forme de beauté et de poésie. Comme si en figeant ces "monstres", elle nous donnait l'occasion de les regarder pour la première fois en face, débarrassés des £illères qui nous aveuglent d'ordinaire. De même, quand elle s'aventure sur le territoire des nudistes, elle prend là aussi nos stéréotypes à contre-pied, révélant qu'on n'est jamais tout à fait nu -une paire de pantoufles, des lunettes ou des bijoux suffisent à vous habiller-, et surtout que ce n'est pas parce qu'on tombe la chemise, le pantalon et tout ce qu'il y a en dessous qu'on en devient pour autant transparent. Le mystère du genre humain résiste à la nudité. Si elle préfère malaxer la pâte humaine, Diane Arbus n'en a pas pour autant fermé la porte aux natures mortes. Avec un fort coefficient cinématographique pour le coup. Lequel est visible directement dans ces scènes de films ( Le monstre de la jungle, Baby Doll...) dont elle prélève des fragments directement sur l'écran ou avec cette photo de salle de cinéma vide dont le cadrage et le clair-obscur rappellent autant David Lynch que l'envoûtant tableau d'Edward Hopper. La référence au cinéma est parfois plus elliptique, comme quand elle met en scène ce sapin de Noël menaçant. Une image étonnante qui est le pendant inanimé de ce fameux cliché qu'elle fit en 1970 du géant Eddie Carmel avec ses parents, 2 fois plus petits, dans leur appartement. Cohérente dans son propos, elle nous met sous les yeux la preuve qu'on projette sur autrui, être vivant ou non, ses propres peurs. Tout est une question de point de vue. Et encore. Elle l'écrit noir sur blanc dans ses précieux carnets, on ne peut se fier à ses intentions ou à son regard: " Je n'ai jamais pris la photo que j'avais l'intention de prendre. Elles sont toujours meilleures ou pires." La question de l'identité est le moteur qui fait avancer l'Américaine. En écho à ses propres brèches. Chez les freaks, elle traquait le fil qui reliait ces êtres relégués à la pelote de l'humanité. Forcément, les jumeaux et a fortiori les triplés, ne pouvaient qu'attiser sa curiosité. Ils sont à la fois identiques et différents. Leur ressemblance physique troublante les entoure d'une aura de mystère un peu inquiétante. Seul, l'un des 2 passerait inaperçu. Accompagné de son sosie, il bascule dans le monde de l'étrange. Diane Arbus pousse nos appréhensions dans leurs retranchements, nous oblige à baisser la garde et à regarder au-delà du bout de notre nez. Les patriotes. Les riches. La classe moyenne. Autrement dit les gens "normaux". En contrepoint de "ses" monstres dont elle pointe la part de lumière, elle jette un regard cru et acéré sur la masse qui se cache derrière des masques ou les conventions. Mais n'évite pas le grotesque, à l'image de ce roi et de cette reine d'un bal de retraités à la moue boudeuse, tous 2 affublés de manteaux d'hermine et de couronnes clinquantes. Elle se délecte de tout ce qui a trait au cérémonial: défilés, festivals, fêtes d'anniversaire ou rassemblements en costume. " Ce sont nos symptômes et nos monuments. Je veux simplement les sauvegarder, car ce qui est cérémoniel et curieux et banal deviendra légendaire. " C'est son côté anthropologue qui parle. Mais c'est surtout la grimace qu'elle adresse à la banalité qui fait mouche. Plusieurs fois, armée de son Rolleiflex 6 x 6 bi-objectif, Diane Arbus s'est rendue dans des foyers de handicapés mentaux. Notamment à la fin de sa vie pour un pique-nique où les pensionnaires étaient déguisés. Elle en a ramené des images de procession à la James Ensor. Une certaine allégresse transpire de ces photos. Reflet de l'état d'esprit qui régnait sur place mais aussi de l'humeur de la photographe qui confiait à un proche avoir été transportée. Ce qui ne l'a pas empêchée de mettre fin à ses jours quelques semaines plus tard. Le poids de l'insoutenable légèreté de l'être, sans doute... LAURENT RAPHAËL