Il est là, mince et barbu, pas très grand, dans un tricot à col de fourrure "emprunté à ma copine". Prince boréal d'un royaume à définir. A huit jours du vernissage de l'expo au Bozar, "la plus importante jamais montée sur mon travail avec celle de Budapest", la centaine de toiles et dessins de Michaël Borremans ne sont pas tous arrivés à Bruxelles. Une grande taille vient d'ailleurs par cargo d'Amérique, d'autres, emmitouflées dans des protections boisées, prennent l'avion. Un an de préparation, 60 000 visiteurs, au bas mot, escomptés. La plupart des oeuvres attendent, encore en caisses, comme des accessoires essentiels bientôt appelés à vivre. "J'ai un scénario dans ma tête pour la disposition finale, explique Borremans. Mais il peut bouger." Indécision mouvante de celui qui avoue négliger les horaires, et se trouve "chaotique, ce qui au quotidien, n'est pas forcément pratique". Là, difficile d'échapper à sa création la plus célèbre, déjà déballée: The Angel, trois mètres 50 de hauteur dressée contre un mur. La femme à robe saumon qui y est peinte avec une précision charnelle et une droiture figée possède une étrangeté borremansienne -on entend par là le mystère de ces...

Il est là, mince et barbu, pas très grand, dans un tricot à col de fourrure "emprunté à ma copine". Prince boréal d'un royaume à définir. A huit jours du vernissage de l'expo au Bozar, "la plus importante jamais montée sur mon travail avec celle de Budapest", la centaine de toiles et dessins de Michaël Borremans ne sont pas tous arrivés à Bruxelles. Une grande taille vient d'ailleurs par cargo d'Amérique, d'autres, emmitouflées dans des protections boisées, prennent l'avion. Un an de préparation, 60 000 visiteurs, au bas mot, escomptés. La plupart des oeuvres attendent, encore en caisses, comme des accessoires essentiels bientôt appelés à vivre. "J'ai un scénario dans ma tête pour la disposition finale, explique Borremans. Mais il peut bouger." Indécision mouvante de celui qui avoue négliger les horaires, et se trouve "chaotique, ce qui au quotidien, n'est pas forcément pratique". Là, difficile d'échapper à sa création la plus célèbre, déjà déballée: The Angel, trois mètres 50 de hauteur dressée contre un mur. La femme à robe saumon qui y est peinte avec une précision charnelle et une droiture figée possède une étrangeté borremansienne -on entend par là le mystère de ces détails qui n'en sont pas, brouillant d'emblée l'étiquette de "classique"qu'on serait tenté de coller à l'artiste. En l'occurrence, la chose brune sur le visage de la femme, laissant apparaître la surface initiale du nez et de la bouche. "Il m'est arrivé de couvrir un visage de Nutella, sourit le lutin à fourrure, mais là, non, j'avais simplement enduit le visage de peinture. Et puis photographié le modèle: le plus souvent, je travaille ainsi. Mes peintures ne sont pas des interprétations d'un modèle mais bien celles d'images faites de lui." Celui qui a commencé à peindre à 33 ans -il en a aujourd'hui 51- après voir éreinté des centaines de cahiers de dessins, essaie d'"éviter la reconstruction d'images photos en utilisant la photo originale comme un dessin". Il y a du labyrinthique dans ces créations qui ont la grâce chimique -pas forcément explicable- d'amener une forme de tension, d'électricité, d'attente, chez les spectateurs. Ce jeu de piste passe, autre exemple, par cet homme à la canne, droit lui aussi: "Il pourrait être un clochard, un roi, un flâneur et même un rien du tout: d'ailleurs il est éclairé comme un acteur, avec ces projecteurs dont on voit la trace. Mes peintures sont des vases que l'on peut remplir de liquides différents. Ce qui donne envie de peindre? Le modèle, la teinte d'une peau, un éclat dans les cheveux ou un gamin qui joue avec des jouets dont l'un est décapité." Plus loin, des soldats miniatures sont disposés au voisinage d'une femme couverte d'un foulard peut-être islamique. Artiste politique? On y vient. Michaël Borremans est né en 1963 dans une famille catholique, "typiquement flamande" à Grammont, ville de Flandre Orientale. Il va à la messe, par obligation, et se délecte des virées moto-cross estivales sur les chantiers de son père, conducteur de travaux. Il découvre Bruxelles vers 3-4 ans et n'oubliera pas l'odeur de chocolat autour de l'ancienne Gare du Midi. Ce qui se retrouve en tout cas dans sa peinture ultérieure, c'est la secousse de l'adolescence: "Enfant, j'étais plutôt heureux, mais vers 11 ou 12 ans, les nuages noirs se sont accumulés, le changement a été dur, je me suis senti très troublé, plongé dans une sorte de romantisme profond, écoutant sans cesse Schubert et Chopin. Cette mélancolie est aux racines de ma peinture." Etudiant en art à Gand -où il est resté vivre-, il se voit administrer de fortes doses de pop-art, qui le gave. Il éprouve alors le besoin de "retourner à une forme de synthèse, d'oublier l'analytique du XXe siècle", se met à étudier Van Dyck, Rubens, Goya, Manet, Velasquez, praticiens d'une peinture magistrale et dessinateurs supérieurs. "Je ne considère pas l'art comme une ligne du temps, Van Dyck est l'égal de ce qui peut se produire aujourd'hui. Je me suis contenté de regarder les meilleurs." Borremans se penche maintenant sur une pièce nouvelle -une commande de la Poste pour un futur timbre- représentant le visage d'un ado aux yeux lasers: deux faisceaux ultra-minces sortent de son regard. Il s'amuse de cette incongruité non dogmatique. "Le peintre doit être allusif: je ne pourrais pas peindre un massacre en Syrie ou un nu très érotique parce que le travail deviendrait alors de l'illustration. Une toile doit trouver un équilibre avec la chose politique, sexuelle ou religieuse. Eliminer les références tout en restant universelle." Même s'il ne lit pas les journaux, Borremans ne fait pas confiance à ces drôles d'amis de la culture que sont les membres de la N-VA: "J'espère que la Flandre ne regrettera pas ses choix, et je trouve cela dommageable pour un si petit pays." Depuis quelques années, sa cote grimpe vers des prix qu'il ne contrôle pas, citant une toile vendue chez Christie's pour 600 000 dollars, "par son propriétaire qui avait dû me l'acheter pour dix fois moins". 40 % des pièces de l'expo Bozar proviennent des Etats-Unis, et l'artiste revient juste du Japon: planétaire, donc. Comme Keith Richards dont il a dévoré la bio, Borremans joue de la guitare et compose des chansons. Qu'il ne publiera pas "parce qu'il faut faire des choix et que je me sens des responsabilités envers mon art". Il s'est tout de même plus directement connecté à la sphère rock, sollicité par dEUS pour la pochette de son Vantage Point en 2008. Tom Barman est désormais un ami. "Etre peintre, c'est quand même la chose la plus cool du monde, surtout aujourd'hui où l'on peut peindre en-dehors des tendances, des mouvements. Il n'y a jamais eu autant de liberté", précise-t-il en souriant. Comme un enfant. Comme si ce travail magnétique redéfinissait notre imaginaire d'adulte peut-être blasé. C'est le cas. AS SWEET AS IT GETS DU 22/02 AU 03/08 À BOZAR, WWW.BOZAR.BE LIRE AUSSI LE VIF/L'EXPRESS PAGES 70-71. RENCONTRE Philippe Cornet