Il est seul en scène, dans une sil-houette de lumière blanche qui évoque un improbable mix physique de Polnareff et des Marx Brothers: quand Waro se met à chanter s'ouvre un monde géant à des années-lumière du glamour industrialisé. Un condensé de souffrance, d'injustice sociale, de récits parfumés et de labeur éreinté sous les Tropiques, la voix téléportant des générations d'histoires dans une pâmoison renversante. Pendant plus d'une heure dans cette maison de la culture en banlieue parisienne, avec son seul kayanm -une percussion tissée de tiges de cannes à sucre emplie de grains de safran...-, Waro devient le shaman créole que vous n'avez jamais rencontré, l'esprit de vos ancêtres inconnus, le militant révolutionnaire. Quand il danse, Waro s'organise un surplace bizarre, remonte les épaules et secoue les mollets, gilles étourdi venu du pays du poivre et des volcans. Quelques phrases en français balancent les textes en créole, épicés et rythmés. " Je ne me mets pas en transe", explique-t-il plus tôt dans la journée, " mais ces mouvements sont nécessaires au chant, à la respiration, au temps. C'est d'abord ...

Il est seul en scène, dans une sil-houette de lumière blanche qui évoque un improbable mix physique de Polnareff et des Marx Brothers: quand Waro se met à chanter s'ouvre un monde géant à des années-lumière du glamour industrialisé. Un condensé de souffrance, d'injustice sociale, de récits parfumés et de labeur éreinté sous les Tropiques, la voix téléportant des générations d'histoires dans une pâmoison renversante. Pendant plus d'une heure dans cette maison de la culture en banlieue parisienne, avec son seul kayanm -une percussion tissée de tiges de cannes à sucre emplie de grains de safran...-, Waro devient le shaman créole que vous n'avez jamais rencontré, l'esprit de vos ancêtres inconnus, le militant révolutionnaire. Quand il danse, Waro s'organise un surplace bizarre, remonte les épaules et secoue les mollets, gilles étourdi venu du pays du poivre et des volcans. Quelques phrases en français balancent les textes en créole, épicés et rythmés. " Je ne me mets pas en transe", explique-t-il plus tôt dans la journée, " mais ces mouvements sont nécessaires au chant, à la respiration, au temps. C'est d'abord mon corps qui répond, c'est pour cela que je danse. Parfois, je suis tellement dedans -quand je chante pour mon père et ma mère morts- que cela m'envoie très loin, jusqu'aux larmes. La musique dépend aussi de l'intensité de l'écoute de la salle, les silences sont importants. Le maloya est une musique qui a longtemps généré le tabou, l'autocensure, à l'image des esclaves dont elle descend et qui étaient interdits d'humanité. C'est pour cela que je chante "Tuons la peur" . "En coulisses, le quinqua Waro (1955) tranche sur la gravité quasi incantatoire d'une musique dont il a lui-même défini le cadre d'insoumission. Celle-ci débute tôt au contact de la terre au sud de La Réunion: " On avait 3,5 hectares et 7 personnes à nourrir: avant et après l'école, je plantais la canne à sucre, le maïs, le poivre, les haricots, les pommes de terre, avec mes 4 frères et s£urs et mes parents, sans dimanches ni vacances. J'ai découvert la rigueur, l'écologie, comment respecter la nature: rien à voir avec la notion d'espace vert dans le béton. Mon enfance, c'était aussi écrire sur les murs "Vive Vergès" (Paul Vergès, frère jumeau de Jacques, indépendantiste réunionnais, ndlr), jouer au marronnage (1) avec les flics. Il y avait un climat d'interdit, on se méfiait des zoreilles, des blancs arrivant de métropole, de passage dans l'île, département français depuis 1946. " Dans l'enfance de Danyel, le poste radio n'arrive que tardivement. Le père, qui a le goût des mots comme de l'alcool, " malicieux, intelligent, aimant les histoires", membre du Parti Communiste Réunionnais, finit par brancher la famille sur les ondes, avec une instruction: " N'écoutez pas la musique mais les bulletins d'information. " Danyel entend la Marseillaise sans paroles, l'annonce des cyclones et puis quand même, le sega, cette musique sucrée locale. De loin, parviennent les échos de la Guerre du Vietnam, de mai 68, de Brassens. Waro a 15 ans quand il découvre Firmin Viry, chantre du maloya, genre maudit réanimé par le parti communiste local. C'est un choc qu'il n'oubliera jamais: " Le maloya chantait les ancêtres via une tradition orale, débarquée de Madagascar ou du Mozambique dans le sillage des esclaves, arrivés sur l'île vers 1700. La droite, au pouvoir à La Réunion de la fin des années 1950 à 1981, interdisait les attroupements pour empêcher la pratique du maloya." Waro est étourdi, se met à la musique de l'homme noir, du kaf, rate son Bac et entre en résistance: " Je suis dans le toupet, l'audace, un peu l'exhibition, je me dis que je ne ferai pas mon service militaire. " Quand il a 20 ans et sort pour la première fois de son île, c'est pour filer servir la patrie à Rueil-Malmaison, à 2 kilomètres de Nanterre où l'on se retrouve à parler, 35 ans plus tard: " J'ai refusé le service, j'ai fait 2 ans de prison et commencé à écrire des chansons. Le maloya s'est construit peu à peu en moi. "En 2011, Danyel Waro est le musicien de maloya qui tourne le plus en dehors de La Réunion: une quarantaine de dates sont prévues cette année, dont le prochain passage aux Nuits Bota. Du Japon à l'Inde, de Berlin à Londres, il laisse des sillages incandescents, une sensation d'étrangeté, un goût pour les mélopées au-delà de l'Océan Indien. Quand Waro parle du maloya, il cite le " feu" qui est en lui: moins pour évoquer les cérémonies liées au genre, dont la marche sur le feu, que par envie de traduire un désir qui ne s'éteint pas. " Cette musique venue des esclaves a encore une aura d'alcool et de tapage nocturne, j'ai longtemps eu une image communiste même si j'ai quitté le PC depuis longtemps et, en plus, j'arrive avec ma gueule: triplement diabolique donc (rires) . Je sais que le fait de ne pas être noir dérange également, mais moi, je ne me vois pas en blanc, je ne vois pas les couleurs. " Techniquement, Waro poursuit son exploration des polyrythmies, recule le cadre et construit ses chansons " pour être à l'aise avec lui-même". Entre une aventure discographique en compagnie d'Emilie Loizeau et une soirée au Louvre où il chante sur d'anciens films coloniaux, il tisse une modernité multiculturelle qui dépasse les musiques du monde: " Je ne veux pas être programmé comme une plantation avec la machine à rendement, je fais en sorte de ne pas être obligé de consommer, je construis toujours ma liberté... " Et celle-là impressionne. l (1) À L'ORIGINE, LE "MARRONNAGE" DÉSIGNE LA FUITE DE L'ESCLAVE DE LA PROPRIÉTÉ DE SON MAÎTRE: LE FUGITIF DEVIENT LE "NÈGRE MARRON". EN CONCERT DANS LE CADRE DE LA SOIRÉE SONIC CATHEDRAL 2 -AVEC E.A. MUSIQUES NOUVELLES- AUX NUITS BOTANIQUE LE 29 MAI À LA CATHÉDRALE DES SAINTS MICHEL ET GUDULE À BRUXELLES, WWW.BOTANIQUE.BE - ALBUM: AOU AMWIN CHEZ AMG RECORDS. TEXTE ET PHOTO PHILIPPE CORNET, À NANTERRE