La prise en main du Turbine Hall de la Tate Modern par un artiste se découvre toujours comme un temps fort de l'année. L'événement est aussi excitant que révélateur du discours, voire du remord ambiant qui travaille l'art contemporain. Exit les environnements immersifs à la Olafur Eliasson -le Danois bénéficie au même endroit d'une rétrospective plutôt déceptive sur laquelle on reviendr...

La prise en main du Turbine Hall de la Tate Modern par un artiste se découvre toujours comme un temps fort de l'année. L'événement est aussi excitant que révélateur du discours, voire du remord ambiant qui travaille l'art contemporain. Exit les environnements immersifs à la Olafur Eliasson -le Danois bénéficie au même endroit d'une rétrospective plutôt déceptive sur laquelle on reviendra en ces pages- ou les propositions participatives à la Tania Bruguera, l'heure est aux perspectives critiques et diachroniques. Pour preuve, la parole est donnée à Kara Walker (1969, Californie), dont la pratique examine les questions de race et de genre à travers l'Histoire. C'est avec un travail subtil que l'Américaine s'est fait connaître: des papiers découpés évoquant les ombres chinoises, préférés à la peinture, qui entendaient faire l'éloge d'un art mineur. À Londres, Walker a sorti l'artillerie lourde en imaginant une sculpture monumentale en matériaux recyclables (bouchons, bois et métal). L'immense fontaine en question empile les strates. Elle est à la fois agora qui magnétise l'audience et machine imparable à fabriquer du selfie. Pour ce qui est du fond, elle questionne la sculpture dans l'espace public et sa propension à générer des récits fallacieusement glorieux -la plasticienne s'est directement inspirée d'un monument, situé juste en face de Buckingham Palace, célébrant la reine Victoria. Surmonté d'une Vénus faisant jaillir de l'eau de la bouche et des seins, l'ensemble multiplie les allusions à l'Histoire de l'art britannique, passant allègrement du fameux requin de Damien Hirst au Slave Ship de Turner. Le tout est réjouissant en ce qu'il laisse le visiteur dans le flou quant au registre déployé -cynique, grotesque, ironique...- et invite par là chacun à écrire sa propre histoire face à cette étrange boursouflure publique. www.tate.org.uk