Après Salaam Isfahan (2010) et I comme Iran (2014), le troisième documentaire de Sanaz Azari est un film à très haute teneur politique et poétique, qui plonge à la recherche de la partie invisible de l'iceberg cinéma pour questionner le faux, le vrai, le regard et l'image: "Je suis partie de la réflexion de la philosophe Marie-José Mondzain dans son livre Images (à suivre) (Bayard, 2011, NDLR ) sur les figurants. Il y avait un parallèle à établir avec la notion de peuple. Lorsque j'étais habilleuse pour l'opéra, à la Monnaie, j'étais fascinée par la manière dont les figurants pouvaient disparaître derrière leurs personnages.En lisant les annonces pour les tournages, j'ai réalisé que la description des figurants suivait les fractures sociales que j'observais dans le monde et les stéréotypes les plus répandus: des femmes africaines aux cheveux crépus, des hommes de type arabe et forcément barbus pour des métiers ingrats, des femmes de milieu populaire au visage marqué..." À la rencontre de ces représentations bourrées de clichés dont se repaît le cinéma, la caméra de Sanaz Azari traîne sur les lieux de tournage: un hall d'aéroport reconstitué, un hôpital, une piscine... Elle capte le ballet incessant, sur et hors du plateau, de ces éléments humains du décor. "Je voulais filmer le temps d'attente, reconstituer ces moments de suspension en marge des tournages, donner une part de fiction à ces gestes et ces rituels quotidiens des figurants. Je les ai montés en boucle pour trouver une forme de langage, une chorégraphie, une poétique à leurs actions stéréotypées."

Le documentaire enfonce le clou dans sa seconde partie. Imperceptiblement, Sanaz Azari nous emmène du côté des migrants, et le parallèle saute littéralement aux yeux: l'attente, le piétinement, la fatigue, les masses aux visages et aux silhouettes interchangeables, aussi peu incarnées dans le regard que le monde leur porte que des mannequins sans visage. C'est l'immense mérite de ce film, certes pétri de contraintes matérielles, mais au propos limpide et vivifiant: il rend visible l'invisible, les invisibles, ceux qui sont entr'aperçus, mais jamais regardés. "Le cinéma offre une opportunité, une chance de changer le monde, mais il ne le fait pas. Il l'empire. Le système hiérarchique du cinéma est capable de rejouer le monde en pire." Comme jadis la Nouvelle Histoire de Marc Bloch et Lucien Febvre l'ont fait pour la discipline historique, le film de Sanaz Azari rend un immense service au documentaire, au cinéma, et, partant, à la vision que l'un et l'autre forgent sur le monde. En détournant la caméra du sommet de la pyramide pour aller regarder la masse de celles et ceux qui le meuvent, Faites sortir les figurants les fait entrer en chair et en os, et par la grande porte, dans notre regard. Il était temps.

Documentaire de Sanaz Azari.

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