Pas de larmes. Juste un tremolo dans la voix. Edmund McMillen, le co-créateur de Super Meat Boy, vient d'apprendre que son jeu de plateforme s'est écoulé à 22 000 exemplaires sur le Xbox Live. Ses sacrifices n'ont pas été vains. Mais ce soulagement n'attise pas son émotion. Face caméra, le créateur indé chavire plutôt en imaginant que son hit pixélisé pourrait créer des vocations chez des kids paumés. Exactement comme lui, lorsqu'il restait enfermé dans sa chambre à Santa Cruz, ville du surf qui ne l'a jamais adopté. Final Cut.
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Pas de larmes. Juste un tremolo dans la voix. Edmund McMillen, le co-créateur de Super Meat Boy, vient d'apprendre que son jeu de plateforme s'est écoulé à 22 000 exemplaires sur le Xbox Live. Ses sacrifices n'ont pas été vains. Mais ce soulagement n'attise pas son émotion. Face caméra, le créateur indé chavire plutôt en imaginant que son hit pixélisé pourrait créer des vocations chez des kids paumés. Exactement comme lui, lorsqu'il restait enfermé dans sa chambre à Santa Cruz, ville du surf qui ne l'a jamais adopté. Final Cut. Récompensé au Sundance de 2012, Indie Game the Movie est un précieux témoignage qui suit des créateurs de jeux indie isolés et fauchés, avant et après la sortie de leur projet. Le documentaire canadien de James Swirsky et Lisanne Pajot témoigne aussi d'un changement radical dans le traitement audiovisuel réservé aux jeux vidéo ces dernières années. Loin, très loin des reportages télé sensationnalistes des années 90... Au diable les éternelles questions d'épilepsie et de violence chez les jeunes. Art of Gaming, récent webdocu d'Arte Creative, embrasse également cette tendance avec talent depuis deux mois. Diffusées sur arte.tv, ces 24 capsules (onze publiées à ce jour) dissèquent "la seule oeuvre à laquelle il faut jouer pour en parler". Dans les faits, cette coproduction franco-allemande explore des mots clefs fondamentaux du gaming. Des idées de frustration ou de temps s'y développent à côté de genres entre survival horror et guerre par exemple. Sur le Grand Journal de Canal Plus, Mathilde Serrell et Antoine De Caunes se moquaient du phénomène Twitch il y a trois ans. Le duo précisait à grand renfort d'infos erronées que les streamers s'y livraient à une activité "pathétique". Mais le site Web et ses let's play qui mettent en avant des gamers partageant face caméra leurs émotions en pleine partie cimente une idée furieusement originale sur Art of Gaming. Chaque séquence s'organise ainsi autour d'une interview où les deux protagonistes s'emparent de la manette en direct, sur des jeux illustrant le sujet du jour. "Le joueur est-il l'artiste?" La très périlleuse question ouvrant le premier épisode de la série s'éclaire ainsi sans peine. En écoutant Trinity, présentatrice francophone de l'émission, discuter et commenter sa partie avec Sophie Daste, son invitée, REZ Infinite devient intelligible même pour les néophytes. Joypad en main, on comprend que la précision du tir du joueur a directement un impact sur la bande originale du jeu. Psychiatre, politologue, écrivain... Les invités de Trinity et de sa consoeur allemande Melek Balgün prennent en outre volontiers des parties en main. Sur certains thèmes, les dialogues brillent. Bertrand Vidal, membre du Laboratoire d'Études et de Recherches Sociologiques et Ethnologiques, explique ainsi, en jouant à Fallout 4, les raisons du succès du thème apocalyptique dans les jeux vidéo. Si la forme très éclairée et contemporaine d'Art of Gaming frappe juste, son fond repose hélas trop sur ses invités. Le débat sur le réalisme tisse par exemple des liens avec l'hyperréalisme dans la photo ou la peinture sans évoquer l'abstraction de titres comme Echochrome, Proun ou 140. Le gaming européen engagé (This War of Mine, Operation Pedopriest, Mediajam...) est de son côté oublié sur le chapitre de l'idéologie. Accomplissant un grand écart remarquable dans son partenariat à priori antinomique avec le très adolescent jeuxvideo.com, Art of Gaming témoigne en tout cas de l'intelligence d'Arte envers le jeu vidéo. La chaîne qui avait déjà envoyé des game designers créer des mini-jeux sur les routes d'Europe via Tour Bueno il y a deux ans confirme également que documentaires et jeux vidéo vivent depuis peu une petite révolution. Figurant sur le catalogue de Netflix aux côtés de six docus dédiés au joystick, Indie Game the Movie est la partie la plus visible de ce phénomène cachant une foule de sujets qui se bousculent. Filmé à l'arrache avec un téléphone, Pixels and Polygons témoigne ainsi de la difficulté de développer un projet indie. À l'exact opposé de ce projet à voir sur YouTube, Minecraft: The Story of Mojang dissèque les débuts de l'incroyable success story du jeu indé, au coeur de son QG suédois. Dans la large palette de thèmes abordés par les docus amoureux du pixel, la nostalgie des compétitions en salles d'arcade ronronne. The King of Kong: A Fistful of Quarters illustre ainsi avec brio (et beaucoup de brushings 80's) un duel de champions US hors norme sur Donkey Kong. Initiateur de cette nouvelle vague, le documentaire trône au-dessus d'une foule d'autres témoignages liés à la fièvre des salles d'arcade. Compétition gaming et documentaires avides de drames humains roulent encore aujourd'hui puisque l'e-sport remplit désormais des stades et brasse des millions d'euros. Disponible sur YouTube, Free to Play: The Movie retrace son explosion. Le docu d'une heure trente a été produit par Valve, poids lourd de la vente en ligne de jeux vidéo. Mais il n'est pas le seul acteur gaming à soutenir des réalisateurs du joystick. Xbox Originals a ainsi épaulé Atari: Game Over, opération suivant des passionnés déterrant des cartouches enfouies d'E.T. (sur Atari) au Nouveau-Mexique. Devolver Digital, l'éditeur de Broforce et Hotline Miami,héberge enfin Pixel Poetry, pamphlet tissant des liens entre gaming et art. Des maniaques de Tetris sur Ecstasy of Order: The Tetris Masters à Thank You for Playing, portrait du processus créatif de Ryan Green face à son fils atteint du cancer, cette vague de docus du joystick ne s'arrêtera pas de sitôt. Une lame de fond US qui, espérons-le, touchera un jour l'Europe... Texte Michi-Hiro Tamaï