" Il y a vingt-sept os dans la main humaine." La première nouvelle du recueil de Craig Davidson, Un goût de rouille et d'os ( Rust And Bone), s'ouvre par cette phrase. Dans le film de Jacques Audiard, ces mots et ceux qui les suivent se retrouvent en voix off, tout à la fin. Et leur sens éclaire rétrospectivement le film presque achevé avec autant de force qu'il marque dès l'entame la lecture du bouquin. Des huit textes réunis dans le livre, et publié en 2005 pour la version originale, 2006 pour sa traduction française, le cinéaste français en a rete...

" Il y a vingt-sept os dans la main humaine." La première nouvelle du recueil de Craig Davidson, Un goût de rouille et d'os ( Rust And Bone), s'ouvre par cette phrase. Dans le film de Jacques Audiard, ces mots et ceux qui les suivent se retrouvent en voix off, tout à la fin. Et leur sens éclaire rétrospectivement le film presque achevé avec autant de force qu'il marque dès l'entame la lecture du bouquin. Des huit textes réunis dans le livre, et publié en 2005 pour la version originale, 2006 pour sa traduction française, le cinéaste français en a retenu deux. Celui qui donne son titre au recueil, d'abord, et ensuite La Fusée. Les personnages principaux des nouvelles choisies se retrouvent liés dans le script d'Audiard et de Bidegain (son coscénariste), alors qu'ils appartiennent dans le livre à des univers totalement différents. Chez Davidson, le personnage d'Ali, joué par Matthias Schoenaerts, s'appelle Eddie Brown Junior. Et celui de Stéphanie, incarné par Marion Cotillard, se nomme... Ben Jones. Il aura donc changé de sexe pour passer de la page à l'écran, et permettre à l'amour de se glisser au c£ur d'une £uvre à la fois fidèle à l'esprit, à l'âpreté du travail de l'écrivain, et exemplairement libre dans sa transposition à une forme cinématographique accomplie. Les critiques, élogieux pour le jeune auteur canadien, ont comparé son art de la nouvelle à celui de Raymond Carver, pour les personnages frappés par le destin, confrontés à une violence qui n'est pas qu'extérieure. On se souvient que Robert Altman avait brillamment adapté Carver dans son mémorable Short Cuts de 1993. Neuf nouvelles et un poème avaient nourri un de ces films choraux dont le grand cinéaste américain avait le secret. Altman avait aimé jouer avec les lignes de récit, le croisement des trajectoires, opérer une espèce de tissage thématique et humain à partir des écrits pris pour source d'inspiration. Jacques Audiard fait de même, plus modestement, avec deux nouvelles et des poussières ( voir notre interview). Mais il n'en reste pas là. Si Altman jouait du microcosme, le réalisateur français y va au microscope, chevillant sa caméra au corps expressif de ses personnages et de ses interprètes avec une rare intensité. L'adaptation de roman consiste forcément à réduire une matière presque toujours trop abondante pour un long métrage de durée raisonnable. La transposition de nouvelles invite au contraire à amplifier un matériau que l'écriture a concentré à l'extrême. Cette amplification, Altman la réussissait dans une respiration large, reflétant une ville (Los Angeles) et une société, à travers les évolutions d'une vingtaine de personnages, dans un mélange de distance et d'émotion. Audiard le fait dans une étreinte, une épopée intime, une partition pour deux héros imparfaits et quelques voix proches. Comme un concentré, un précipité de chimie humaine filmé à fleur d'âme et de peau. - UN GOÛT DE ROUILLE ET D'OS, DE CRAIG DAVIDSON, ÉDITIONS ALBIN MICHEL. RÉÉDITÉ EN POCHE DANS LA COLLECTION POINTS (P1996). LOUIS DANVERS