"J'ai été à Londres et je me suis fait agresser deux fois la même nuit. J'ai pris le premier car et je suis rentré à Sheffield. J'ai croisé un ancien pote qui m'a trouvé comme une loque. Il m'a emmené dans un pub et a dit au barman: "Ce mec est complètement cassé, il débarque de Londres." Le barman a dit: "J'ai ce qu'il faut." Il a mis un CD de Pulp. Et j'ai écouté ça toute la journée... Petit à petit, j'ai retrouvé la pêche. J'étais en sécurité."
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"J'ai été à Londres et je me suis fait agresser deux fois la même nuit. J'ai pris le premier car et je suis rentré à Sheffield. J'ai croisé un ancien pote qui m'a trouvé comme une loque. Il m'a emmené dans un pub et a dit au barman: "Ce mec est complètement cassé, il débarque de Londres." Le barman a dit: "J'ai ce qu'il faut." Il a mis un CD de Pulp. Et j'ai écouté ça toute la journée... Petit à petit, j'ai retrouvé la pêche. J'étais en sécurité."Cette anecdote racontée par un type maquillé et décoloré, une boucle d'oreille dans le nez et une veste en peau de léopard sur le dos, résume plutôt bien le lien que Pulp est parvenu à tisser avec son public. Une fibre populaire, proche des gens et de ce qu'ils vivent. Suffit d'écouter parler Terry, tout plissé, à l'étroit dans son kiosque à journaux, et Josephine, avec ses cheveux blancs et ses béquilles, qui a aussi écouté Blur mais qui a toujours préféré Pulp. Ce ne sont que quelques-uns des nombreux fans croisés dans le documentaire de Florian Habicht. Pulp: un film sur la vie, la mort et les supermarchés suit le dernier concert de la dernière tournée du groupe emmené par Jarvis Cocker. Un concert qui a lieu dans son fief, à Sheffield, devant ces gens ordinaires abonnés aux fins de mois difficiles et aux bitures du week-end. Loin de toute vedettisation, Habicht (Jarvis Cocker a participé à la conceptualisation du projet) se promène chez le boucher qui taillade sa bidoche, dans les parcs de la ville et à la maison de retraite. Il fait chanter une chorale et croise un groupe de majorettes. Même quand il rencontre les membres du groupe un à un, le réalisateur néo-zélandais ne cherche pas tant à les glorifier qu'à les démystifier. Jarvis Cocker se souvient du boulot de poissonnier qu'il exerçait sur le marché le samedi. Pas idéal après pour aller draguer les filles. La claviériste Candida Doyle parle de l'arthrite qui la ronge depuis l'âge de seize ans. Tandis que le batteur Nick Banks coache l'équipe de foot de sa fille. Pulp floqué au milieu du maillot. La vie ordinaire de gens ordinaires qui n'ont, en dépit du succès, jamais oublié leurs origines populaires. Beau, intelligent, touchant, A Film About Life, Death and Supermarkets prend le contre-pied des hagiographies où des noms plus ronflants les uns que les autres viennent glorifier le "sujet d'étude", celui de ces docus souvent casse-gueule et sans âme qui essaient de retracer une carrière en une heure et demie. Comment pourrait-il mieux nous brosser celle de Pulp qu'en plongeant dans les populations et les paysages ouvriers de sa ville natale? "Je ne vais pas dire que je n'aimais pas Pulp mais je n'ai acheté aucun de ses albums. Musicalement, ce n'était pas mon truc même si les paroles étaient de toute évidence intéressantes", confiait il y a quelques mois Jason Williamson. Son duo Sleaford Mods, qui sera aussi à l'affiche du Summer of Fish 'n' Chips d'Arte avec le tout récent documentaire Bunch of Kunst, n'a pas seulement enregistré son dernier album dans le studio de Steve Mackey, le bassiste de Pulp. Il partage aussi avec le groupe de Jarvis Cocker, dans un genre nettement plus sale et punk, le caractère trempé et ouvrier de l'Angleterre. Une véracité, un tempérament anti-establishment que la jeunesse britannique est loin de trouver dans les disques de Keane et des Arctic Monkeys. "Les jeunes signent des contrats avec des majors pour enregistrer des chansons d'amour. Moi aussi, je crois en l'amour bien sûr. Mais putain, qui est-ce que ça intéresse quand il faut survivre avec quinze livres par semaine", questionne Williamson dans ce docu d'une bonne heure et demie réalisé par la Berlinoise Christine Franz. "Elle nous a suivis pendant deux ans. Elle a proposé de faire un film sur 2015, qui a été pour nous une année très chargée, et de s'arrêter en 2016 quand on a signé chez Rough Trade. C'est vraiment cool. Je l'ai vu. Je suis content. On n'a pas fermé beaucoup de portes. Mais c'est genre la mouche sur le mur. Il ne se passe pas grand-chose. Ce n'est pas glamour du tout. C'est même affreux en fait." L'histoire invraisemblable de trois mecs, Jason, son beatmaker Andrew (l'homme qui descend ses pintes main en poche lors des concerts) et leur manager Steve, un ancien chauffeur de bus qui se cache derrière le label Harbinger Sound. "J'ai 54 ans. Et c'est le meilleur concert que j'ai vu depuis les Sex Pistols en 1977", s'emballe une nouvelle fan. Passé les louanges d'Iggy Pop, de Geoff Barrow (Portishead) et de Steve Ignorant (Crass), Bunch of Kunst part sur la route avec les Sleaford Mods après les avoir chopés à l'arrêt de bus. Il leur colle aux basques jusque dans leur studio de fortune, leurs loges et leur intimité familiale. On va avec Jason chez le tatoueur. On le regarde lire ses textes sur son téléphone portable pendant les sessions d'enregistrement et faire des vocalises dans sa chambre d'hôtel. Faut le voir exténué, complètement vidé après un concert. Davantage qu'un joueur de foot à la fin d'une finale de Coupe du monde ou qu'un cycliste qui viendrait d'escalader le Tourmalet. Williamson, qui pour le coup a des chorégraphies aussi originales que Jarvis, est un poète urbain de la working class. L'humour et le langage fleuri agrippés au verbe, il parle aux gens de ce qu'ils connaissent trop bien. Les entretiens d'embauche, les pubs et la loose... God save the Queen! Pulp: A Film About Life, Death and Supermarkets. Samedi 15/07. 00.00 Arte. 8 Bunch of Kunst. Vendredi 28/07. 00.25 Arte. 8 Texte Julien Broquet