"Tout le monde a son Antarctique", affirme le blurb barrant la couverture de The White Darkness de David Grann. Thomas Pynchon, l'auteur de cette phrase, a sûrement raison: pour certains, c'est de trôner avachi sur son canapé, et de réussir à presser sur pause pile au milieu d'un épisode de sa série préférée. Pour d'autres, ce n'est pas moins que l'Antarctique lui-même: un vent à décorner les boeufs, une température... polaire, de maudits skis de fond qu'on ne parvient à déplacer alternativement que de quelques centimètres dans "une monotonie lamentable, ennuyeuse et monochrome"... Qui ...

"Tout le monde a son Antarctique", affirme le blurb barrant la couverture de The White Darkness de David Grann. Thomas Pynchon, l'auteur de cette phrase, a sûrement raison: pour certains, c'est de trôner avachi sur son canapé, et de réussir à presser sur pause pile au milieu d'un épisode de sa série préférée. Pour d'autres, ce n'est pas moins que l'Antarctique lui-même: un vent à décorner les boeufs, une température... polaire, de maudits skis de fond qu'on ne parvient à déplacer alternativement que de quelques centimètres dans "une monotonie lamentable, ennuyeuse et monochrome"... Qui peut donc rêver à cela? Well, il y a bien ce militaire anglais nommé Henry Worsley: obnubilé depuis toujours par Ernest Shackleton, glorieux explorateur polaire irlandais du début du XXe siècle, il ne se satisfait plus de lire et relire ses aventures. Quand on lui propose de tenter (et mener à bon port cette fois) le remake de l'expédition mythique de son idole d'une extrémité de l'Antarctique à l'autre, il ne peut qu'accepter. Dans Le Temps du reportage, de Robert S. Boynton (chroniqué dans Le Vif du 4 mars), les stars du nouveau Nouveau Journalisme sont interviewées pour décrire comment elles créent ces "reportages écrits comme des romans". David Grann n'y figure pas, mais il est bien l'un des golden boys de ce qu'outre-Atlantique on appelle la narrative non-fiction, grand reporter au mythique New Yorker, où ses récits au long cours sont particulièrement prisés. Qu'il parte sur les traces de l'explorateur Percy Fawcett au fin fond de l'Amazonie (La Cité perdue de Z), ou qu'il pourchasse les calmars géants au beau milieu de l'océan (La Chasse au calmar), ses livres font un carton. Tant et si bien que, comme souvent, Hollywood frappe à la porte et l'affaire se négocie à coups de millions de dollars -le prochain Scorsese est l'adaptation de sa Note américaine. Plutôt éloigné de l'enquête-révélation cette fois, The White Darkness est plus à ranger aux côtés de La Cité perdue de Z. Sublimement adapté au cinéma par James Gray, le livre mettait lui aussi en avant un explorateur guidé par une foi quasi mystique pour l'objet de son obsession. Grann développe souvent lui aussi une monomanie pour le sujet de ses enquêtes. Pour conter les aventures de Worsley, il retrace sans fioritures -les faits sont suffisamment éloquents- les grands moments de ces expéditions mythiques à travers le continent glacé. Comme lorsque Scott, pensant atteindre le premier le pôle Sud, découvrit la tente et le drapeau norvégien d'Amundsen fraîchement plantés... Après avoir dépassé son héros et modèle, Worsley tentera une inédite aventure en solo. Comme un peintre qui revisiterait 50 fois la même toile, David Grann sonde inlassablement cette obsession qui guide ses "personnages" -et les mène inexorablement à leur perte...