"J'ai bien vécu, je peux partir", nous confie souvent une grand-mère de 93 ans encore pleine de vie. Mais à 72 balais? Est-on assez vieux pour s'en aller? Certains ne sont même pas encore président de la première puissance mondiale à ce stade de leur vie. Un âge pourtant très respectable comparé aux membres du Club des 27, les Brian Jones, Jimi Hendrix, Jim Morrison ou Amy Winehouse, tous partis prématurément. Ce qui ne les a pas empêchés de laisser une trace pour l'éternité, contrairement à la plupart des nonagénaires reclus dans leur maison de repos. D'où la difficulté de donner un sens univoque à la notion de vie réussie. Entrent en ligne de compte des ingrédients aussi variés que la santé, les accomplissements ou l'espérance de vie.

Quand l'obus du deuil tombe dans votre jardin, il n'est pas rare qu'un sentiment d'injustice piétine vos nuits blanches. Surtout si le défunt est jeune.

Avec une pointe de cynisme, on peut même affirmer que la mort précoce assoit la mythologie. Là où des Delon ou des Bardot ont sans doute eu le tort, si l'on peut dire, de vieillir comme de vulgaires êtres humains, au risque de faire pâlir leur étoile. "Vivre vite et mourir jeune", lançait d'ailleurs, bravache, James Dean, qui s'est employé à réaliser sa prophétie dans un virage. Des demi-dieux aux parcours flamboyants mais fugaces laissant néanmoins un goût d'inachevé. Contrairement à un Sean Connery par exemple qui, du haut de ses 90 printemps, s'en est allé l'an passé probablement sans trop de regrets.

Il faut sans doute avoir été vieux assez longtemps pour éviter l'impression de gâchis. Encore faut-il s'entendre sur une définition. D'autant qu'il y a souvent un fossé entre son âge biologique et la perception que l'on a de soi. On connaît tous des vieux de 25 ans et de fringants septuagénaires. Ces derniers ne s'en laissent d'ailleurs plus conter, multipliant les prises de parole pour défendre si pas les vertus du continent gris, du moins ses richesses méconnues. Le succès phénoménal de la saga Les Vieux Fourneaux, dont le tome 6, L'Oreille bouchée (éd. Dargaud), vient de paraître, est venu donner un sérieux coup de jeune à l'image chagrine du senior accroché à son déambulateur. Ce n'est pas parce qu'on a l'ouïe qui flanche et les vertèbres qui chuintent qu'on n'est plus capable de se révolter et de se mobiliser contre les injustices. Un esprit frondeur que distille aussi la série La Minute vieille sur Arte, enfilage de perles salaces racontées par des mamies portées sur la chose.

Avec cet humour bonhomme et badin qui le caractérise, Bernard Pivot y va aussi de son couplet anti-rides, épinglant dans ...Mais la vie continue (éd. Albin Michel) les heurs et malheurs de cette destination tant redoutée dont Romain Gary disait qu'on l'a atteinte quand "on se réveille chaque matin avec l'impression que le chauffage ne fonctionne pas". Sans chercher à embellir ce que la publicité voudrait parfois nous présenter comme une terre promise, mais sans céder à un défaitisme aigre. Il y a bien sûr les crampes nocturnes, la redoutable épreuve des bulletins sanguins, la nostalgie du pouvoir perdu, mais il y a aussi la hauteur de vue qu'offre le balcon du grand âge. Sa philosophie? Saisir le moment plutôt que le subir. L'intellectuelle Laure Adler enfourche le même plaidoyer, son essai La Voyageuse de nuit (éd. Grasset) flinguant le jeunisme, la ghettoïsation des aînés et puisant dans la littérature (Simone de Beauvoir, Annie Ernaux...) les raisons d'y croire. Une manière tonique et élégante, sorrentinesque, de rendre sa dignité à ce territoire perdu.

Et si après ce bain de jouvence on craint encore d'accoster les rives du grand âge, on pourra toujours se répéter les paroles de l'inoxydable Brigitte Fontaine, 81 au compteur Geiger: "Je suis vieille et je vous encule/Avec mon look de libellule/Je suis vieille sans foi ni loi/Si je meurs ce sera de joie". Preuve qu'on ne commence à vieillir que quand on se met en veilleuse de soi. Et ce, qu'on ait 25 ou 72 ans. RIP DR.

"J'ai bien vécu, je peux partir", nous confie souvent une grand-mère de 93 ans encore pleine de vie. Mais à 72 balais? Est-on assez vieux pour s'en aller? Certains ne sont même pas encore président de la première puissance mondiale à ce stade de leur vie. Un âge pourtant très respectable comparé aux membres du Club des 27, les Brian Jones, Jimi Hendrix, Jim Morrison ou Amy Winehouse, tous partis prématurément. Ce qui ne les a pas empêchés de laisser une trace pour l'éternité, contrairement à la plupart des nonagénaires reclus dans leur maison de repos. D'où la difficulté de donner un sens univoque à la notion de vie réussie. Entrent en ligne de compte des ingrédients aussi variés que la santé, les accomplissements ou l'espérance de vie. Avec une pointe de cynisme, on peut même affirmer que la mort précoce assoit la mythologie. Là où des Delon ou des Bardot ont sans doute eu le tort, si l'on peut dire, de vieillir comme de vulgaires êtres humains, au risque de faire pâlir leur étoile. "Vivre vite et mourir jeune", lançait d'ailleurs, bravache, James Dean, qui s'est employé à réaliser sa prophétie dans un virage. Des demi-dieux aux parcours flamboyants mais fugaces laissant néanmoins un goût d'inachevé. Contrairement à un Sean Connery par exemple qui, du haut de ses 90 printemps, s'en est allé l'an passé probablement sans trop de regrets. Il faut sans doute avoir été vieux assez longtemps pour éviter l'impression de gâchis. Encore faut-il s'entendre sur une définition. D'autant qu'il y a souvent un fossé entre son âge biologique et la perception que l'on a de soi. On connaît tous des vieux de 25 ans et de fringants septuagénaires. Ces derniers ne s'en laissent d'ailleurs plus conter, multipliant les prises de parole pour défendre si pas les vertus du continent gris, du moins ses richesses méconnues. Le succès phénoménal de la saga Les Vieux Fourneaux, dont le tome 6, L'Oreille bouchée (éd. Dargaud), vient de paraître, est venu donner un sérieux coup de jeune à l'image chagrine du senior accroché à son déambulateur. Ce n'est pas parce qu'on a l'ouïe qui flanche et les vertèbres qui chuintent qu'on n'est plus capable de se révolter et de se mobiliser contre les injustices. Un esprit frondeur que distille aussi la série La Minute vieille sur Arte, enfilage de perles salaces racontées par des mamies portées sur la chose. Avec cet humour bonhomme et badin qui le caractérise, Bernard Pivot y va aussi de son couplet anti-rides, épinglant dans ...Mais la vie continue (éd. Albin Michel) les heurs et malheurs de cette destination tant redoutée dont Romain Gary disait qu'on l'a atteinte quand "on se réveille chaque matin avec l'impression que le chauffage ne fonctionne pas". Sans chercher à embellir ce que la publicité voudrait parfois nous présenter comme une terre promise, mais sans céder à un défaitisme aigre. Il y a bien sûr les crampes nocturnes, la redoutable épreuve des bulletins sanguins, la nostalgie du pouvoir perdu, mais il y a aussi la hauteur de vue qu'offre le balcon du grand âge. Sa philosophie? Saisir le moment plutôt que le subir. L'intellectuelle Laure Adler enfourche le même plaidoyer, son essai La Voyageuse de nuit (éd. Grasset) flinguant le jeunisme, la ghettoïsation des aînés et puisant dans la littérature (Simone de Beauvoir, Annie Ernaux...) les raisons d'y croire. Une manière tonique et élégante, sorrentinesque, de rendre sa dignité à ce territoire perdu. Et si après ce bain de jouvence on craint encore d'accoster les rives du grand âge, on pourra toujours se répéter les paroles de l'inoxydable Brigitte Fontaine, 81 au compteur Geiger: "Je suis vieille et je vous encule/Avec mon look de libellule/Je suis vieille sans foi ni loi/Si je meurs ce sera de joie". Preuve qu'on ne commence à vieillir que quand on se met en veilleuse de soi. Et ce, qu'on ait 25 ou 72 ans. RIP DR.