Katanga (tome 1)

DE FABIEN NURY ET SYLVAIN VALLÉE, ÉDITIONS DARGAUD, 72 PAGES.

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Âmes sensibles, nationalistes ou post-colonialistes, accrochez-vous: le duo Fabien Nury-Sylvain Vallée se reforme et se jette cette fois sur le Congo. Pour ceux qui ne se seraient pas intéressés à la BD ces dix dernières années, le duo a connu un très gros succès et de foule et d'estime avec sa saga en six tomes, Il était une fois en France, laquelle dressait le portrait ô combien ambigu d'un nabab français qui fut à la fois collabo et résistant. Une marque de fabrique -gratter les dessous de l'Histoire et user de la fiction pour en tirer toute sa substance, nauséabonde et complexe- qui semble d'évidence à nouveau à l'oeuvre dans cette nouvelle saga. Laquelle démarre dans un rare souffle épique: Katanga s'avère passionnant, et sans concession.

Un peu d'Histoire d'abord, comme Fabien Nury le fait magistralement en ouverture de ce premier tome, avant 70 planches d'une fiction haletante: le 30 juin 1960, le Congo belge proclame son indépendance. Quinze jours plus tard, la riche province minière du Katanga fait sécession -une sécession organisée en sous-main par l'Union minière, société belge qui tient à garder sa domination sur le Kasaï, riche en diamants. Le Congo et son ministre de la défense Mobutu entrent en guerre. Les Casques bleus débarquent. Et Fabien Nury entame son formidable Katanga.

Le genre et le discours

Comme souvent chez le scénariste de BD telles que Il était une fois en France, Tyler Cross ou Atar Gull, et désormais aussi scénariste de télé (la récente série Guyane), ses purs récits d'auteur n'hésitent jamais à puiser dans les genres pour dépasser le discours et au contraire le magnifier. Avec Katanga, Nury donne ainsi corps à un grand récit d'aventures mâtiné d'espionnage et de doubles jeux sans scrupules: le vol de 30 millions de dollars de diamants par un mineur devenu réfugié puis chef de guerre lui sert ainsi de spectaculaire fil rouge pour dresser le portrait d'un lieu et d'une époque mêlant réfugiés, mercenaires, politiciens véreux, colonisateurs et ex-colonisés, tous mus par la cupidité, dans un tourbillon d'une rare violence et d'une complexité bienvenue. Car sans mauvais jeux de mots, personne n'est ni blanc ni noir dans cette partie de l'enfer et dans le récit de Nury, où la Belgique, entre autres, via ses services de renseignements, ses sociétés privées et ses rêves de grandeur en sort tout sauf grandie. Du grand art narratif, à nouveau servi de main de maître par le trait réaliste et puissant de Vallée, excessif juste comme il faut quand il s'agit de suivre des personnages eux-mêmes "bigger than life".

OLIVIER VAN VAERENBERGH